Les arbres dans les jardins d’agrément romains

Mauro LASAGNA (Accademia Nazionale Virgiliana, Mantoue)

et Michèle FRUYT (Université de Paris-Sorbonne, Paris 4)



3. Les dénominations des arbres, des massifs et des buissons 

3.1. Les arbres à feuilles caduques

- acer, -ĕris F., Nt. « érable » (genre Acer L.1) ) est attesté chez Virgile, Ovide (Met. 10,95) ; le terme dénote surtout l’arbre dont la dénomination scientifique est Acer monspessulanus L., dont on distinguait plusieurs espèces (cf. Plin. HN. 16,66-69) : acer album (acer Gallicum) « érable blanc », acer campestre « érable de Crète » (espèce grecque), acer montanum (espèce grecque indéterminée). L’érable était non seulement un arbre d’agrément, mais aussi un arbre utile puisqu’on en employait le bois.

- fāgus, -ī (-ūs) F., M. « hêtre » (Fagus siluatica L.) et « chêne vélani » (Plin. HN).

- fraxĭnus, -ī F. « frêne commun » (Fraxinus excelsior L.) est attesté chez Pline (HN. 16,228 : fraxinus Gallica) ; le même terme dénote l’orne (cf. ci-dessus note 1) en Plin. HN. 16,63.

- lōtus (-ŏs), -ī F. (M.) « micocoulier » (Celtis australis L.), cf. Cic. Fam. 7,20,1 ; le terme est emprunté à une langue méditerranéenne par l’intermédiaire du grec λωτός ; c’est un arbre commun dans la région méditerranéenne, de 15 à 20 mètres de haut, très apprécié pour son volumineux feuillage et aussi pour sa longévité (Plin. HN. 16,235-236). Cet arbre d’agrément était aussi utile : on en employait le bois, très souple (Plin. HN. 16,204).

- ornus, -ī F. « orne » (Fraxinus ornus L. ; cf. ci-dessus note 1) est attesté depuis Virgile ; cf. Plin. HN 16,73.

- plătănus, -ī F. « platane » (Platanus orientalis L.), attesté depuis Caton De agricultura 51 (cf. Plin. HN 12,6 suiv.), est emprunté au grec πλάτανος.

- pōpŭlus, -ī F. « peuplier » (genre Populus L.) ; les Anciens en distinguaient plusieurs espèces : populus alba (candida chez Virg. Bucoliques 9,41 ; dénomination savante : Populus alba L.) « peuplier blanc » ; populus nigra (Populus nigra L.) « peuplier noir, liard » ; populus Libyca (Plin. HN. 16,85) ou Syriaca (Isid. Orig. 17,7,45) « peuplier de l’Euphrate » ; le peuplier était consacré à Hercule (Virg. Géorgiques 2,66).

- tĭlĭa, -ae F. (tilium, i N. ; Isid. Orig. 17,7,46) « tilleul ».

- ulmus, -ī F. « orme »2) (genre Vlmus L.) ; les Anciens en distinguaient plusieurs espèces et variétés : ulmus Atīnia ou Gallica ou siccanea « orme blanc3) », ulmus campestris (espèce grecque) ou nostrās ou uernacula « orme de chez nous » ; ulmus montana ou siluestris (variété grecque).
La valeur sémantique qu’il convient d’attribuer à l’adjectif spécifique Atinia dans la dénomination de l’orme ulmus Atinia est analysée de la manière suivante à propos de Plin. NH 16,72 dans l’édition de Pline l’Ancien (traduction en italien avec commentaire) sous la direction de Gian Biagio Conte (1984, Torino, Einaudi, 6 volumes). Columelle :

  • Col. 5,6,2 : Vlmorum duo genera conuenit, Gallicum et uernaculum. Illud Atinia, hoc nostras dicitur.
    « Il faut distinguer deux sortes d’orme : l’orme des Gaules et l’orme indigène. Le premier s’appelle l’orme Atinia et le second l’orme de chez nous. »

distinguait pour les ormes deux grands groupes : l’orme Gallicum (nommé aussi Atinia), identifié avec l’Vlmus leuis, et l’orme italique, qui pousse sur le territoire de l’Italie et est considéré comme d’origine indigène. Pline, de son côté, distingue l’orme Atinia de l’orme Gallica. Chez Pline l’orme « de chez nous » (ainsi que chez Columelle) est l’Vlmus campestris. En outre, dans l’espèce sauvage, on devrait peut-être reconnaître l’Vlmus montana, qui se trouve dans les bois sur les reliefs montagneux de l’Europe et dans quelques régions d’Asie. Mais la qualification d’Atinia pour une espèce particulière d’Vlmus ne semble pas être une indication géographique : l’adjectif, en effet, ne renvoie ni à Atīna (localité du Latium), ni au toponyme supposé Atina (nom de deux localités, l’une en Vénétie et l’autre en Lucanie), dont le dérivé est Atinās. Atīnius est attesté seulement comme gentilice, et l’adjectif Atinia remonte donc à un nom de personne. On doit considérer Atinia dans l’expression ulmus Atinia comme dérivé d’un anthroponyme, de manière analogue à d’autres dénominations botaniques : par exemple oliua Sergiana pour une espèce d’olive (sur le gentilice Sergius), Liciniana (sur le gentilice Licinius), termes attestés dans Pline NH 15,20. 

3.2. Le chêne : un arbre à feuilles caduques privilégié

Les chênes ont une importance toute particulière, aussi bien comme arbres d’agrément que comme arbres utiles. Le vocabulaire latin possède plusieurs dénominations du chêne, correspondant à plusieurs espèces :

3.2.1. quercus, -ūs F.

« chêne » (genre Quercus L.) est un terme hérité de l’indo-européen, attesté comme terme générique depuis Ennius (cf. Palladius, Pélagonius, etc.).

3.2.2. aescŭlus, -ī F.

« chêne farnetto » (Quercus farnetto Ten.) dénote un grand chêne de l’Italie méridionale ; cf. Virg. Géorgiques 2,16; 2,291 ; Hor. ; Vitr. ; Plin. HN ; Pallad., etc. Pour l’étymologie : cf. J. André 1985, s.u. p. 6.

3.2.3. cerrus, -ī F. 

« chêne chevelu, chêne lombard » (Quercus cerris L.) est attesté chez Vitruve, Columelle, Pline HN, etc.

3.2.4. rōbur, -ŏris N.

« chêne mâle, rouvre » (Quercus sessiliflora Salisb.). Une variante morphologique au nominatif sg. : rōbus (Caton, Columelle) montre qu’il s’agit d’un ancien thème en sifflante s (avec rhotacisme : s > r à l’intervocalique). Une autre variante de nominatif sg. rōbŏr chez Lucrèce montre que le ŭ de la syllabe finale résulte de la fermeture d’un ŏ. Cette fermeture ŏ > ŭ en syllabe finale fermée est phonétiquement attendue, puisque, morphologiquement, le terme étant neutre, le nominatif a toujours été en -ŏr avec voyelle brève et n’a pas connu l’allongement des masculins du type calor, -ōris (cf. honŏr < *honōr issu d’honōs).

Ce terme spécifique pour dénoter une espèce particulière de chêne appartient au groupement génétique de la couleur rouge en latin, dont le centre est l’adjectif chromatique rŭber, rubra, rubrum « rouge », terme générique hérité de l’indo-européen et ayant des correspondants clairs dans d’autres langues indo-européennes : sanskrit rudhira-s « rouge » ; grec ἐρυθρός « rouge » ; all. rot, angl. red ; issus de i.-e. *h1reudh-ro-s (au degré zéro *h1rudh-ro-s).

Le radical latin rōb- qui figure ici dans rōbur, -ŏris est issu du degré plein avec évolution de la diphtongue *eu > lat. ou > ō, alors que le traitement de la ville de Rome est une fermeture complète en ū, présent dans rūfus, -a, -um « roux ».

La raison pour laquelle cette espèce de chêne est dénommée d’après la couleur rouge est diversement expliquée. Selon P. Festus 325,1 (et suiv.), cette dénomination s’explique par les veines rouges du bois. Mais J. André (1985, s.u. p. 218) estime que le cœur de ce chêne est d’un brun terne et plus clair que celui des autres espèces. Il songe donc à une couleur rouge perçue dans le feuillage, puisque cette espèce conserve un feuillage roux de l’automne au printemps (contrairement aux autres espèces). Mais il est possible que la distinction contemporaine savante entre les différentes espèces n’ait pas été aussi claire pour les Anciens, pour qui la dureté du bois devait être la propriété essentielle, puisque ce bois servait de matériau de construction. En outre, les espèces antiques de l’Italie et du bassin méditerranéen en général n’étaient peut-être pas toutes identiques aux espèces contemporaines. Or on sait que dans une section horizontale du tronc, la partie centrale est la plus dure, donc la plus recherchée, et que c’est aussi la plus foncée : elle a pu, empiriquement, être perçue comme contenant un peu de coloration rougeâtre par opposition aux cercles plus récents dans la partie la plus extérieure du tronc, qui étaient plus clairs et donc plus facilement rattachés à la couleur blanche.

Or, rōbŭr, nom du chêne rouvre, est aussi celui du cœur de chêne comme bois (Cés., Cic., Hor.) et de différents objets faits en chêne dur. C’est donc le sème de dureté qui fut retenu et le terme rōbŭr signifie aussi « dureté, solidité, force » au sens physique et moral, sens conservé dans le suffixé rōbus-tus, -a, -um (suffixe *-to-) « solide, robuste ».

La famille des termes de la couleur rouge est riche en latin. En plus du radical rōb- de rōbŭr et de ses suffixés, elle a fourni deux autres allomorphes du radical synchronique :

A) le radical latin rŭb-, qui est le mieux représenté : rŭber « rouge », rŭb-ŏr, -ōris M. « couleur rouge », rŭb-ē-re « être rouge » (et au sens moral « être rouge de pudeur ou de honte » Cic.), rŭb-idus, -a, -um « rougeâtre, rouge-brun », un verbe causatif rube-facio tr. « rendre rouge », rŭb-icundus, -a, -um « rubicond, rougeaud », etc.

B) le radical rūf- : rūfus, -a, -um « roux » pour la robe des animaux ou les cheveux des hommes (Pl.), qui a fourni plusieurs anthroponymes ; rūf-āre « rendre roux » Plin. ; rūf-escere « devenir roux » Plin.

3.2.5. īlex, -ĭcis F.

« yeuse » (Quercus ilex L.) dénote le seul chêne à feuillage persistant ; le même nom était employé pour d’autres espèces : le « chêne-kermès » (Quercus coccifera L.), l’ilex aquifolia et l’ilex minor chez Pline ; l’ilex femina « chêne-liège » (Quercus suber L.).

3.3. Les arbres à feuilles persistantes

- cupressus, -ī (-ūs) F. « cyprès » (Cupressus sempervirens L.) ; la variété cupressus mas (var. horizontalis), à branches ouvertes, est la variété sauvage, employée comme soutien pour la vigne dans le vignoble ; au contraire la variété cupressus femina (var. fastigiata), issue de la culture, à la forme pyramidale, est largement employée comme arbre d’ornement. On a d’autres variantes (orthographiques et peut-être phonétiques) du même terme dans : cypressus, cipressus, copressus. Les Anciens croyaient que le cyprès avait été importé du mont Ida dans l’île de Crète.

- taxus, -ī F. « if » (Taxus baccata L.) ; la toxicité de ses feuilles avait entraîné des croyances sur les effets néfastes de la plante.

Parmi les arbres à feuilles persistantes, les conifères occupent une place privilégiée, ce qui se manifeste dans le vocabulaire par la pluralité des dénominations, correspondant à plusieurs espèces :

- ăbies, ĭĕtis F. « sapin » (Abies pectinata Link).

- cedrus, -ī F. « cèdre » (Cedrus Libanotica Link) ; le terme est emprunté au grec κέδρος (d’origine obscure) ; il est souvent employé aussi pour dénoter un autre arbre : le genévrier.

- pīnus, -ī (-ūs) F. « pin » (genre Pinus L.) ; le terme dénotait des espèces différentes : le pin pignon (Pinus pinea L.), dont les pignons sont comestibles ; le pin laricio et le pin d’Alep ; la pinus siluestris (Plin. NH 16,39) pourrait correspondre aux espèces sauvages des précédents ou bien au pin d’Alep.

Le terme pīnāster (Plin. NH 16,39) « pin maritime, pin des Landes » (Pinus pinaster Soland ; selon J. André 1985) est bâti sur pīnus avec le suffixe -āster, approximatif et souvent péjoratif avec le sens littéral de « imitation d’un pinus » pour un arbre dont on considère qu’il ressemble au pinus, mais qu’il est de moindre qualité. On voit la valeur du suffixe dans l’anthroponymie avec le terme Antoni-aster « imitation d’Antonius ‘Antoine’ (orateur) », créé par Cicéron en guise de moquerie (Cic. apud Quint. 8,3,22).

- pĭcĕa, -ae F. « épicéa commun » (Picea excelsa Link). D’après Pline (NH 16,40), malgré son emploi funéraire, on plantait et cultivait cet arbre dans les jardins en raison de sa tonsili facilitate, la facilité avec laquelle on pouvait le tailler en lui donnant de belles formes décoratives.

3.4. Les massifs

Le lecteur trouvera à la fin de ce paragraphe des espèces sauvages (signalées par une astérisque *), qu’on plantait probablement pour créer des buissons ou des bosquets quand on voulait imiter des endroits sauvages.

- buxus, -i F. (et buxum, -i N.) « buis » ; le terme est emprunté au grec πύξος et attesté depuis Ennius dès la période archaïque (Buxus sempervirens L.) ; Pline HN 16,70 en cite 3 variétés : buxum Gallicum « buis des Gaules », buxum nostras « buis de chez nous », buxum oleastrum « buis oleastre » ou « buis-olivier sauvage ».

- Iouis barba, -ae F. (Anthyllis barba Iovis L.) « barbe-de-Jupiter, joubarbe » : cette plante constitue des massifs (cf. J. André s.u., 1). Selon Pline, cette plante est employée dans les jardins (comme encore aujourd’hui dans les jardins de l’Italie du sud) :

  • Pline NH 16,76 : odit (scil. aquam) et quae appellatur Iouis barba, in opere topiario tonsilis et in rotunditatem spissa, argenteo folio.
    « La plante qui s’appelle Iouis barba (« barbe de Jupiter, joubarbe ») elle aussi n’aime pas l’eau ; on la trouve taillée dans la décoration des jardins d’agrément, avec un feuillage épais en forme arrondie et une feuille argentée. »

La joubarbe ou barbe de Jupiter est un arbuste bien ramifié des rivages rocheux de la Méditerranée, à feuilles persistantes, blanchâtres, couvertes de poils soyeux argentés, qui ressemblent à la barbe d’un être humain. Il s’agit d’une appellation métaphorique par transfert de l’homme vers la plante et plus exactement d’une partie du corps de l’homme vers une partie de la plante.

- laurus, -ī (-ūs) F. « laurier » (Laurus nobilis L.) ; le laurier était consacré à Apollon (Ov. Fastes 3,139) ; le laurus siluestris de Plin. HN. 15,128 est le laurier-tin (Viburnum tinus L.) ; cf. plus bas.

- myrtus ou murtus, -ī F., M. « myrte » (Myrtus communis L.), terme emprunté au grec μύρτος.

- nērium, -ī N. ou nērĭŏn « laurier-rose » (Nerium oleander L.), terme emprunté au grec νήριον ; ce buisson pousse spontanément au bord des rivières dans les régions méditerranéennes ; il fut transféré dans les jardins grâce à sa floraison prolongée à la bonne saison.

- thymum, -ī N., (thymus, timus, timum) « thym » (Thymus vulgaris L.), terme emprunté au grec θύμον ; cf. Virg. Géorgiques 4,112 ; il s’agit d’un petit arbuste à l’odeur persistante, utilisé aussi en cuisine comme aromate.

- tīnus, -ī F. « laurier-tin » (Viburnum tinus L.), terme d’origine obscure ; cf. Virg. Géorgiques 4,112 ; il pousse en faisant des massifs au feuillage persistant et aux petites fleurs blanches en corymbes, à la floraison précoce.

*- arbŭtus, -ī F. arbŭtum, -ī N. « arbousier, arbre à fraises » (Arbutus unedo L.) ; Virg. Géorgiques 2,520.

*- cornus , -ī (-ūs) F. « cornouiller mâle » (Cornus mas L.) ; on appelait aussi cet arbre : cornus mās ou mascŭla (cf. Plin. HN. 16,105 ; 103).

*- morus, -ī F. « mûrier noir » (Morus nigra L.), cf. Ov. Met. 4,90 ; ses fruits sont comestibles.

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1) « L. » signifie « Linné » : l’expression précédente est un binôme de Linné dans la nomenclature savante de la phytonymie, mise au point par ce savant suédois du XVIIIe siècle.
2) Il faut distinguer deux arbres différents dont les dénominations sont proches en français : l’orme, dénoté en latin par ulmus, et l’orne, dénoté en latin par fraxinus et ornus.
3) La dénomination ulmus Atīnia est généralement traduite par « orme blanc originaire d’Atina en Vénétie » (cf. J. André s.u. ; etc.). Mais est ici proposée (cf. ci-dessous pour plus de détails) une autre interprétation par un anthroponyme.