Distributivité

(A. Bertocchi, B. Bortolussi, M. Maraldi, A. Orlandini)



2. Distributivité en latin

2.2. Lat. singuli (A. Bertocchi, M. Maraldi, A. Orlandini)

Lat. singuli, ae, a est construit sur la racine *sem, comme l’adverbe de fréquence semel et l’adjectif simplex. Il s’agit ici de déterminer si singuli est ce que Gil (1995) appelle un «distributive-key» ou ce qu’il appelle un «distributive-share»: le premier terme désigne les entités par rapport auxquelles la distribution est réalisée (et qui ont en effet un rôle-clé pour décider, par exemple, du nombre des entités distribuées), alors que le second renvoie aux entités distribuées. Par exemple, chaque homme, dans l’énoncé chaque homme portait trois valises, est un «distributive-key» parce qu’il engendre la relation de distributivité, alors que «porter trois valises» est le «distributive-share» (la part distribuée)1). Les quantifieurs universels distributive-share sont assez rares. En revanche, les numéraux distributive-share sont plus communs: ils existent non seulement en latin, mais aussi en géorgien et en hongrois (où les numéraux distributive-share sont issus d’une réduplication), en maricopa et en turc, où ils sont engendrés grâce aux suffixes -xper ou -er), en russe, malayalam, tagalog et japonais, selon Gil (1995, 346-347).

On pose ici l’hypothèse que singuli peut fonctionner à la fois comme un «distributive-key» et comme un «distributive-share».

2.2.1. Interprétation quantificationnelle et interprétation «prédicative»

La distinction de Gil semble correspondre à l’analyse proposée pour singuli par Bertocchi-Orlandini (1994), selon laquelle singuli fonctionne de deux manières différentes:

l- singuli distribue itérativement les événements exprimés par le prédicat; en d’autres termes, il engendre une distributivité qui concerne le prédicat:

  • (7) Liv. 36.43.13: cogebantur tenui agmine prope in ordinem singulae naues ire
    «les bateaux étaient obligés d’avancer à la queue leu leu, presque en rang, l’un après l’autre

En (7), singuli signale que la distributivité est réalisée par l’itération de l’action verbale, de cette manière: «un à un», «un à la fois».

2- singuli exprime aussi une quantification des objets concernés par la relation distributive; il s’agit alors d’une «interprétation dépendante pour l’objet», c’est-à-dire une interprétation où l’objet subit des effets multiplicatifs:

  • (8) Liv. 8.36.11: pacti ut singula uestimenta militibus et annuum stipendium darent
    «ils s’accordèrent pour fournir un vêtement à chaque soldat et le salaire d’une année.»

En (8), singuli instaure une relation bijective entre deux SN, avec la valeur du français «chacun … un». L’interprétation dépendante pour le prédicat (le verbe), illustrée en (7), pourrait évoquer le fonctionnement d’un «distributive share» selon la définition de Gil, et exprimer une valeur plus spécifiquement prédicative. Autrement dit, les entités distribuées seraient, dans ce cas, les itérations des événements; la valeur prédicative nous renseigne sur la manière dont la prédication est réalisée. Inversement, singuli en (8) correspond à un «distributive key» et fonctionne comme un quantifieur.

Le choix entre les deux interprétations est souvent en rapport avec les propriétés lexicales du verbe: un prédicat à trois places, par exemple, favorise l’interprétation dépendante pour l’objet, alors qu’un prédicat à une place ne peut faire l’objet que d’une interprétation dépendante pour le prédicat. Les prédicats à deux places admettent les deux interprétations, comme on peut le voir en (9):

  • (9) a. Liv. 40.4.2: in uiduitate relictae filiae singulos filios paruos habentes.
    «les deux filles restèrent veuves, chacune avec un fils en bas âge.»
  • b. Liv. 29.24.13: singulos milites inspexit.
    «il passa en revue les soldats un à un

En (9a), singuli signifie «pour chacune». L’interprétation dépendante concerne l’objet (filios paruos), qui se trouve quantifié par le SN introduit par singuli; singuli en détermine ainsi la cardinalité: les fils en bas âge seront deux puisque les mères (singulae filiae) sont deux. En (9b), singuli signifie «un à la fois» (l’interprétation dépendante concerne le verbe). Dans ce dernier cas, la portée de la distributivité sur les événements semble favorisée par le manque d’un renvoi à deux ensembles d’éléments pluriels: il s’agit ainsi de l’interprétation prédicative, qui concerne la manière dont la prédication est réalisée. Nous reviendrons sur ce phénomène dans ce qui suit.

2.2.2. Singuli quantificationnel

Un énoncé tel que :

  • (10) duces singulos milites inspexerunt

ne peut pas recevoir une interprétation dépendante pour l’objet ni une interprétation bijective («chacun…un»), parce que les ensembles mis en relation n’ont pas le même nombre d’éléments: les chefs (duces) ne peuvent pas être en nombre égal aux soldats (milites).

En revanche, cette condition est satisfaite lorsqu’on a la répétition de singuli en polyptote :

  • (11) a. Cés. BG. 1.48.5: pedites quos ex omni copia singuli singulos suae saluti causa delegerant.
    «les soldats que (les chevaliers) avaient choisis dans toute l’armée, un chacun, pour leur propre défense.»
  • b. Liv. 6.18.6: si singuli singulos aggressuri essetis.
    «même si vous devez les affronter individuellement dans un duel.»

En (11), les entités discrètes signalées par singuli sont en relation «une à une», donnant lieu à une interprétation quantifiée dans laquelle, même en l’absence d’effets multiplicatifs, le nombre des entités sujets détermine le nombre des entités objets. Dans ce cas, le latin respecte la règle de la «Proéminence du sujet syntaxique» selon laquelle le sujet syntaxique fonctionne comme un multiplicateur pour l’objet. Ici, le multiplicateur est un, ce qui laisse inchangé le nombre total des entités objets. Cette règle syntaxique a une validité assez vaste. Delfitto (1984-85) et Longobardi (1988) ont remarqué qu’en italien, dans un énoncé qui présente plusieurs éléments quantifiés, il existe une asymétrie de portée selon les rôles argumentaux des SN quantifiés: le sujet préverbal peut avoir des effets de portée sur un complément, alors que, normalement, l’inverse n’est pas possible. Toutefois, signalons qu’en latin, dans un énoncé où plusieurs éléments sont quantifiés, lorsqu’on a singuli et un distributif numéral, c’est toujours singuli qui a la plus grande portée (et qui engendre les effets multiplicatifs), quel que soit son rôle argumental (sujet ou autre). De cette manière on ne pourra pas parler de «Règle de Proéminence» dans le cas suivant:

  • (12) a. Cés. BG 3.15.1: cum singulas binae ac ternae naues circumsisterent
    «comme chaque bateau était entouré par deux ou trois navires.»
  • b. Liv.3.69.8: bini senatores singulis cohortibus praepositi
    «l’on a mis deux sénateurs à la tête de chaque cohorte.»

binae ac ternae naues en (12a) et bini senatores en (12b) expriment le sujet syntaxique, mais où le Cod singulas naues et le Cos singulis cohortibus ont la portée la plus étendue et décident des effets multiplicatifs: le nombre total des navires ainsi que ceux des sénateurs.

D’autres cas de violation en latin de la «Règle de Proéminence» sont présentés en (13):

  • (13) Cic. leg. 2.29: Plures deorum omnium singuli singulorum sacerdotes facultatem adferunt
    « Un grand nombre de prêtres pour l’ensemble des dieux, mais chacun assigné individuellement à une divinité, offrent la possibilité de… »

où le sujet a une interprétation dépendante (autrement dit, il subit les effets multiplicatifs au lieu de les déclencher sur les autres éléments) et où le nombre des prêtres (sujet) est déterminé par le nombre des dieux (au génitif). En (14):

  • (14) Cés. Gall. l.52.1: Caesar singulis legionibus singulos legatos praefecit.
    « César plaça un lieutenant à la tête de chaque légion. »

le Cos legionibus a des effets de portée sur l’objet (legatos) et il en décide le nombre. Ces exemples indiquent que la Règle de Proéminence du sujet syntaxique est inefficace en latin dans des contextes de quantification multiple, en présence de singuli au cas indirect. Une confirmation est fournie par les contextes où les verbes présentent la diathèse passive et en présence d’une double occurrence de singuli, le cas indirect a toujours des effets de portée sur le sujet passif; en (15):

  • (15) Liv.35.34.5: singuli in singulas ciuitates principes missi sunt.
    «leurs chefs furent envoyés,un dans chaque ville»

Le nombre des villes détermine le nombre des chefs envoyés.

Lorsque singuli n’est pas répété pour les deux ensembles mis en relation, l’ensemble représenté par le complément indirect, même s’il est introduit par singuli, n’a pas toujours des effets de portée sur les éléments de l’autre ensemble; cela dépend des propriétés lexicales de ce dernier. Si celui-ci est constitué d’entités discrètes, nombrables, il reçoit, le plus souvent, l’interprétation quantifiée; tel est le cas en (16):

  • (16) Sen. Nat.1.3.6: in singulis foliis dispone guttas, singulae habebunt imaginem solis
    «que l’on dépose une goutte d’eau dans chaque feuille: chacune reproduira l’image du soleil.»

Ici le nombre des gouttes d’eau dépend du nombre des feuilles. Si, en revanche, l’objet désigne un nom massif ou une entité non nombrable, singuli ne produit pas des effets multiplicatifs:

  • (17) deinde singulis medicinam consili atque orationis meae, si quam potero, adferam (Cic. Catil. 2.17.9)
    « tout de suite après, j’offrirai à chacun, dans la mesure du possible, le réconfort d’un conseil et de ma parole »

Toutefois, la condition d’être nombrable ne semble pas toujours suffisante pour l’interprétation multiplicative de l’objet. L’emploi du singulier en (18):

  • (18) Sen. Dial. 12.10.9: cum ingens Capitolii uectigal singulis comissationibus exsorpsisset
    «après qu’il avait absorbé au fur et à mesure des débauches, l’équivalent du budget du Capitole.»

suggère une interprétation cumulative, non quantifiée, selon laquelle Apicius a bu l’équivalent des rentrées du Capitole en cumulant plusieurs débauches: cette interprétation est plus évidente et immédiate que celle selon laquelle, à chaque débauche, il a bu tout l’équivalent du budget du Capitole (ce qui engendrerait évidemment des effets multiplicatifs).

2.2.3. Singuli prédicatif

Nous avons déjà eu l’occasion de rappeler que, à la différence de omnis et de quisque qui n’ont en soi aucune valeur prédicative, singuli possède outre la valeur quantificationnelle, une valeur prédicative­. Dans cette interprétation, singuli signale que la prédication se réalise «séparément», «individuellement» pour chaque SN, comme le montre (19):

  • (19) Liv. 26.41.22: neque singuli nobis resistere poterunt
    «et, séparés, ils ne seront pas capables de nous résister»

L’emploi prédicatif de singuli partage certaines propriétés des quantifieurs qualifiés de «flottants» (ce terme est valable pour les langues dont l’ordre des mots est figé et non pas pour le latin dont l’ordre est libre). Par exemple, it. ciascuno tout comme fr. chacun peut «flotter» (glisser d’une place à l’autre) et présenter des occurrences en position post-verbale (ce qui lui attribue la valeur adverbiale de «individuellement» comme en (20):

  • (20) I ragazzi hanno parlato ciascuno con una ragazza
    «Les garçons ont parlé chacun avec une fille.»

Cela n’exclut pas pour autant l’interprétation quantifiée du complément it. una ragazza, fr.une fille, qui est obligatoire: l’emploi d’it. ciascuno, fr.chacun impose l’existence d’une interprétation dépendante pour un SN de l’énoncé. Comme le souligne G. Longobardi (1988, 693), si un autre SN pouvant recevoir une interprétation quantifiée n’est pas présent, l’occurrence d’it. ciascuno flottant est interdite (de même pour fr. chacun):

  • (21) i ragazzi sono venuti ciascuno
    «les garçons sont venus chacun»

Ce passage montre qu’au-delà des affinités, entre les prédicatifs et les quantifieurs flottants, en ce qui concerne it. ciascuno et fr. chacun, l’interprétation exclusivement prédicative est impossible. Les co-occurrences de singuli avec l’autre quantifieur distributif quisque expriment plus nettement le fait que la prédication se réalise séparément pour chaque élément:

  • (22) Liv. 6.24.7: increpare singuli se quisque et alias
    it. «ciascuno per conto suo si diede a rimproverare se stesso e gli altri»

fr. «et chacun de son côté de se faire des reproches à soi-même et aux autres»

2.2.4. Singuli et les numéraux distributifs

Singuli est un quantifieur pluriel qui opère sur des sous-ensembles de n éléments di­screts, nombrables. Cela explique pourquoi, à la différence de quisque, il ne peut pas s’associer avec un superlatif, un ordinal, un nom massif, tels que aurum, uinum, sol ou un nom abstrait, tel que uoluptas. Singuli sert à mesurer le nombre des entités mises en relation; c’est pourquoi il se présente souvent avec un numéral distributif:

  • (23)a. Cic. Verr. II 2.133: describebat censores binos in singulas ciuitates Timarchides.
    «Timarchides attribuait deux censeurs à chaque ville.»
  • b. Cic. Att.7.14.2: gladiatores sane commode Pompeius distribuit binos singulis patribus familiarum.
    «D’une manière certainement convenable, Pompée a distribué les gladiateurs au nombre de deux pour chaque chef de famille.»

Bini , terni etc. peuvent recevoir, tout comme singuli, l’interprétation dépendante pour le SN («deux, trois…chacun») ou l’interprétation dépendante pour le prédicat («deux, trois…à la fois»). Dans les deux cas, les numéraux distributifs engendrent des effets multiplicatifs:

  • (24) a. tres liberi et tres liberae cum binis comitibus (= comites duodecim)
    «trois fils et trois filles avec chacune son compagnon.»
  • b. uenationes binae per quinque dies (= uenationes decem)
    «deux sorties de chasse à la fois, pendant cinq jours.»

En présence d’autres SN quantifiés, le distributif porte toujours sur le SN qui subit les effets multiplicatifs, comme le prouve :

  • (25) Virg. En. 5.247: in nauis ternos optare iuuencos.
    «il permet à chaque équipage de choisir trois taureaux.»

Il s’agit bien ici de trois taureaux pour chaque bateau, ce qui revient à dire que le nombre total des taureaux est trois fois le nombre des bateaux. Comme nous le disions plus haut, dans des contextes pluri-quantifiés, le latin, grâce aux distributifs, à l’indéfini singuli et aux distributifs numéraux, exprime toujours des indications claires, à la différence de l’italien et du français qui peuvent être ambigus, comme le montre l’exemple suivant, qui présente deux SN numéraux:

  • (26) due ladri hanno svaligiato due case
    deux voleurs ont cambriolé deux maisons.

Comme l’ont signalé G. Longobardi (1988) et D. Delfitto (1984-85) cet énoncé engendre plusieurs interprétations indépendantes et dépendantes pour l’objet. Afin de mettre à jour tous les schémas possibles et de montrer que le latin, lui, présente toujours une interprétation non ambiguë, on classera ces interprétations en fonction des actes de cambriolage réalisés.

A. Les actes de cambriolage sont au nombre de deux

Dans un tel contexte, à partir des énoncés italien et français, on ne peut pas savoir si les voleurs ont agi ensemble ou séparément. En revanche, en latin, on peut connaître ce détail.

L’interprétation (a) «les deux voleurs ont agi séparément», qui correspond à l’interprétation indépendante, est nommée «somme des pluriels» et présente la configuration suivante:

Figure l.

VI—–m1

V2——m2

Elle est réalisée en latin par la réduplication de singuli en polyptote:

  • (27) singuli fures singulas domos despoliauerunt.

Si nous savons au préalable que les voleurs sont au nombre de deux, l’énoncé latin nous indique que les actes de cambriolage ne peuvent pas être plus de deux et que le nombre total des maisons est aussi de deux. Singuli, ayant le rôle de sujet, reçoit l’interprétation équivalant à «pour chacun» post-nominal. Elle n’est possible que si les voleurs ont agi séparément et, en accord avec la Règle de Proéminence du sujet, décide du nombre du complément. Le passage suivant présente un exemple latin non fictif qui met à jour une structure analogue à (27):

  • (28) Liv.1.8.3: quod ex duodecim populis communiter creato rege singulos singuli populi lictores dederint.
    «parce que douze peuples, ayant élu un roi commun, lui attribuaient chacun un licteur.»

L’interprétation (b) «les voleurs ont agi ensemble» signifie que les voleurs ont cambriolé ensemble d’abord une maison et ensuite une autre. Afin que cette interprétation puisse rendre correctement compte de l’énoncé de départ (deux voleurs ont cambriolé deux maisons), il faut garder à l’esprit le présupposé que les voleurs sont deux au total et que les actes de cambriolage sont aussi au nombre de deux. En latin, voici un énoncé qui pourrait admettre (entre autres) cette interprétation:

  • (29) bini fures singulas domos despoliauerunt

où, de manière exceptionnelle, c’est le sujet avec le numéral distributif bini qui impose l’interprétation «deux à la fois». La configuration correspondant à cette interprétation de (29) est la suivante:

Figure 2.

m1

(V 1 -V 2) á

m2

L’emploi de bini, dans ce contexte, signale que les voleurs sont au total au nombre de deux, mais, en général, bini signifie seulement «deux à la fois», sans véhiculer la contrainte que les voleurs doivent être les mêmes pour chaque acte de cambriolage; autrement dit, hors de ce contexte, les effets multiplicatifs de singulas sur bini ne sont pas exclus. Toutefois, l’emploi de bini dans le cas où les voleurs sont les mêmes est légitimé par un passage authentiquement latin et non construit, en (32), qui ne présente aucun effet multiplicatif.

Si, en revanche, l’on fait l’hypothèse que les voleurs ne sont pas les mêmes, la règle de la Proéminence du sujet (c’est-à-dire le sujet syntaxique dominant et agissant en multiplicateur du complément) ne serait pas respectée, ce qui d’ailleurs est déjà prévisible par la présence de singulas. Dans ce cas, c’est le distributif numéral bini qui subit les effets multiplicatifs, comme en (30):

  • (30) Liv. 3.69.8 (= 21b): bini senatores singulis cohortibus praepositi
    it. «ad ogni coorte furono messi a capo due senatori»
    fr. «à la tête de chaque cohorte on mit deux sénateurs»

B. Les actes de cambriolage sont au nombre de quatre

L’énoncé latin correspondant à cette interprétation est le suivant:

  • (31) singuli fures binas domos despoliauerunt

Singuli en position de sujet syntaxique engendre l’interprétation «chacun», «pour chacun» post-nominal. L’énoncé (31) nous indique que les voleurs ont agi séparément, mais il ne nous dit rien du nombre des maisons: s’il s’agit des mêmes (selon l’interprétation indépendante, sans effets multiplicatifs) ou si les maisons subissent des effets multiplicatifs (selon la interprétation dépendante pour l’objet). Si l’on conserve le présupposé que les voleurs sont au nombre de deux, et si les maisons sont les mêmes pour chaque voleur, l’énoncé reçoit l’interprétation dite «par branches», it. «ramificante», qui peut être représentée par la Figure 3:

Figure 3.

V1 m1

<

V2 m2

Cette interprétation n’est pas la plus naturelle, mais c’est pourtant la plus attestée:

  • (32) Sen. ben. 7.12.1: quomodo patri matrique communes liberi sunt, quibus cum duo sunt, non sin­guli singulos habent, sed singuli binos .

«de la même manière qu’un père et une mère ont des enfants en commun: lorsqu’ils en ont deux, ils n’ont pas un chacun, mais deux chacun

Dans ce passage, singuli n’a pas d’effet de portée sur binos: comme nous l’apprenons du contexte, les enfants sont au total au nombre de deux (cum duo sunt), c’est pourquoi chaque parent a deux enfants, les mêmes (comme les maisons cambriolées), ce qui équivaut à dire que le nombre total des enfants (et des maisons) n’est pas redoublé.

Dans une autre interprétation, l’énoncé (31) comporte une interprétation dépendante pour l’objet, qui subit des effets multiplicatifs; les maisons cambriolées seront quatre au total, deux différentes pour chaque voleur, selon la figure (4):

Figure 4.

 m<sub>1</sub>

V1 <

 m<sub>2</sub>
 m<sub>3</sub>

V2 <

 m<sub>4</sub>

Si en (32), bini possède une valeur qui est plus proche du numéral cardinal que du distributif, dans cette dernière interprétation, bini reçoit l’interprétation distributive normale: «deux à la fois». Les exemples latins sont nombreux :

  • (33) a. Liv. 42.31.2: legiones quattuor nouas scribi placuit, binas singulis consulibus
    «on décida la levée de quatre nouvelles légions, deux pour chaque consul.»
  • b. Plin. H. N. 7 .17: quod pupillas binas in oculis singulis habeant
    «puisqu’ils ont deux pupilles pour chaque œil.»

L’énoncé qui prévoit quatre actes de cambriolage peut recevoir encore une autre interprétation: qu’une maison sur deux cambriolées soit la même pour chaque voleur. En latin, comme on l’a dit, on ne peut pas savoir par des moyens lexicaux si les maisons sont les mêmes ou pas. Les maisons peuvent subir des effets multiplicatifs, mais elles peuvent être trois au total plutôt que quatre, selon le cas de la figure 5 :

Figure 5.

  m<sub>1</sub>

V1 <

  m<sub>2</sub>

V2 <

  m<sub>3</sub>

Pour le latin, cette interprétation est suggérée par (34):

  • (34) Colum. 9.7.2: per ordinem uasa disposita uel laterculis uel caementis ligantur, ita ut singula binis parietibus angustis contineantur.
    «que l’on dispose en file indienne les ruches, que l’on les relie avec des pierres et du béton, de manière que chacune soit reliée entre deux parois étroites»

Puisque les ruches sont liées ensemble elles doivent avoir une paroi en commun, chaque ruche étant entre deux parois.

Dans ce cas de figure, si l’on augmente le nombre des voleurs et donc des maisons cambriolées, une proportion demeure inchangée: le nombre total des voleurs sera toujours (n-l) par rapport au nombre des maisons; la même proportion existe dans le passage de Columelle entre le nombre des ruches et le nombre des parois. La seule ambiguïté possible, dans ce cas, concerne le nombre des maisons: deux (les mêmes), quatre (différentes) ou trois. L’emploi conjoint de bini et singuli ne correspond pas à un cas de figure mixte tel que (6):

Figure 6.

 m<sub>1</sub>

V1 <

 m<sub>2</sub>

V2——– m2

selon lequel les deux voleurs ensemble ont cambriolé deux maisons et ensuite un des deux voleurs tout seul a cambriolé de nouveau l’une de deux maisons. Cette possibilité est exclue par l’occurrence de singuli, en (27) et en (31), qui impose l’interprétation selon laquelle les voleurs ont toujours agi séparément. De la même manière, bini en co-occurrence avec singuli en (29) impose l’interprétation selon laquelle les voleurs ont agi ensemble. Le seul passage dans lequel bini permet d’envisager une configuration mixte est un passage où il est en co-occurrence avec un autre distributif numéral:

  • (35) Colum. 7.6.7: Parit autem si est generosa proles, frequenter duos, non numquam trigeminos. Pessima est fetura (caprarum) cum matres binae ternos haedos efficiunt.
    «une chèvre de bonne race met bas souvent deux ou parfois trois chevreaux. La pire des portées, c’est quand deux mères à la fois mettent bas trois chevreaux au total. »

Dans ce passage, l’interprétation dépendante pour l’objet est exclue: une portée de trois chevreaux pour chaque chèvre donnerait un total de six chevreaux, que l’éleveur pourrait difficilement considérer comme pessima. L’interprétation indépendante, plus plau­sible, prévoit plusieurs cas de figure sans effet multiplicatif sur le nombre total des chevreaux, qui reste trois.

Figure 7.

l.

C1—–c1

   c<sub>2</sub>

C2 <

   c<sub>3</sub>

2.

 c<sub>1</sub>

C1 <

 c<sub>3</sub>

C2—–c3

Si l’on considère le mot matres dans son sens virtuel, aux cas de figure répertoriés en (7), on pourrait ajouter aussi le cas où une seule mère met bas trois chevreaux et l’autre aucun, ainsi que le cas inverse. L’interprétation de ce passage est assez controversée, pour le sens de numéral cardinal du distributif ternos (une valeur par ailleurs amplement attestée en latin archaïque, comme l’a signalé E. Löfstedt (1958)), mais aussi parce que le fait que les chèvres soient prises en considération deux par deux demeure incompréhensible. C’est pourquoi Richter (1952) a proposée de corriger binae en bimae:

  • (36) Pessima est fetura (caprarum) cum matres bimae ternos haedos efficiunt
    « La pire des portée c’est quand deux mères de deux ans mettent bas trois chevreaux au total. »

La nécessité de corriger le texte suggère que l’interprétation prévoyant une configuration mixte en présence d’un distributif en latin était considérée comme peu probable.

Mais revenons une dernière fois à l’énoncé de départ : deux voleurs ont cambriolé deux maisons’. Signalons que, quand les deux voleurs sont connus (ces deux voleurs, les deux voleurs), le latin peut nous renseigner sur le point de savoir s’ils ont agit séparément (interprétation distributive: uterque fures) ou ensemble (interprétation collective: ambo fures)2).


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1) Ogni n’admet que l’interprétation selon laquelle les hommes ont agi séparément. Dans un grand nombre d’exemples, ‘distributive-key’ correspond à la plus grande portée (a ‘wide scope’) et ‘distributive share’ correspond à la portée plus restreinte (a ‘narrow scope’). Cf. GIL (1991, 6).
2) Sur ce sujet, voir A. BERTOCCHI, M. MARALDI, A. ORLANDINI (2011).