La coordination copulative

dans les langues de l’Italie ancienne

Anna Orlandini & Paolo Poccetti



1. La conjonction de coordination *-kwe

1.1. Le falisque

L’exemple le plus ancien de l’emploi de -kwe en dehors du latin nous est fourni par une inscription falisque (VIIe siècle av. J.-C.) :

  • salues seite iofeteqe meneses* eie (G. Bakkum 2009, 411)

Il s’agit ici d’une paire de verbes intimement soudés l’un à l’autre, l’un au subjonctif/optatif exprimant une salutation, l’autre à l’impératif exprimant une invitation à rester, ce qui correspondrait en latin à “saluete iubetoteque (eos/eas) manere1)

1.2. Les langues sabelliques (osque et ombrien)

Contrairement au latin, les langues sabelliques n’ont pas conservé l’enclitique indo-européen *-kwe comme opérateur autonome de coordination. En revanche, *-kwe est attesté dans ces langues comme morphème lié, par exemple dans *ne-kwe qui donne osq. neip, nip et ombr. nep ; ces formes, parallèlement au latin, ont trois fonctions :

  • a) le renforcement de la négation (= non),
  • b) la coordination d’une proposition négative (et non),
  • c) la fonction de « particule focalisante » (« Focus particle ») (ne…quidem).

Des traces de *-kwe se retrouvent aussi dans ombr. ape (de <*at-kwe ou < *ad-kwe)2), employé pour introduire une subordonnée temporelle ou conditionnelle.

La coïncidence de ces deux faits – l’absence de *-kwe comme enclitique et sa présence sous forme de morphème lié – montre que ces langues ont connu de manière anticipée un phénomène caractéristique du latin tardif et des langues romanes : la progressive disparition de l’enclitique -que et la neutralisation de la distinction formelle entre la coordination connective et la coordination copulative3).

En cela, l’osque et l’ombrien témoignent d’un état évolutif plus avancé que d’autres langues italiques, comme le falisque ou le vénète.

1.3. L’étrusque

L’étrusque offre aussi des exemples intéressants de coordination copulative. Même si cette langue ne partage pas de parenté génétique avec les autres langues de l’Italie, elle manifeste un fonctionnement analogue, obtenu grâce à des outils différents.

Pour certains aspects, le parallélisme de fonctionnement de l’étrusque et du latin est encore plus étroit que celui qui existe entre le latin et les langues du groupe sabellique (notamment l’osco-ombrien et ses variétés).

L’étrusque présente, en effet, une particule très proche du latin -que, tant sur le plan phonétique que par son fonctionnement sémantique. Il s’agit de étr. -c placé comme enclitique à la fin du mot.

À cause de cette similitude, on a pensé qu’il s’agissait d’un emprunt à une langue indo-européenne, notamment au latin ou au falisque (mais non au grec ou aux langues sabelliques)4).

Quoi qu’il en soit, en étrusque, cette particule enclitique se présente seule ou bien répétée dans les deux unités coordonnées. Ces deux possibilités sont en concurrence avec l’asyndète. Dans (a), le couple atic apac ainsi que haθec repinac (mots dont le sens est obscur) présentent la particule répétée :

  • a. atic apac “ le père et la mère” (Rix ET Cr 5.2)
  • b. haθec repinac (Rix ET LL. XI 12)
  • c. aiser sic seuc (Rix ET LL. passim)
    “divinités soit Y soit X”

La particule est répétée aussi dans des anthroponymes dont elle soude l’unité :

  • d. Veluis Tuteis Θanξviluisc Turialsc (Rix ET Vc 1.64)
    “par Vel Tute et Tanqvil Turi” (noms de deux parents)

En revanche, la particule n’est pas répétée dans l’ex. a) ; elle ne figure qu’une fois dans le même couple (avec une autre forme flexionnelle dans le même texte en b)) : haθrθi repinθic :

  • a. vinum θic (Rix ET LL. XI 4) “vin et eau”
  • b. haθrθi repinθic (Rix ET LL. XI 12)

De la même manière que pour les anthroponymes, la particule -c n’est pas répétée dans le syntagme où figurent les noms de deux parents, dans une inscription trouvée au même endroit que c):

  • c. Marces Tarnes Ramθesc Xaireals (Rix ET Vc 1.92)
    “par Marce Tarne et Ramθa Xairei”

La même fonction que celle du latin -que apparaît dans la série (plusieurs fois répétée dans le Liber Linteus) qui exprime la totalité des institutions d’une communauté, où l’emploi de -c alterne avec l’asyndète :

  • a. sacnicleri cilθl spureri meθlumeri (Rix ET LL. V 13)
  • b. sacnicleri cilθl spureri meθlumeric (Rix ET LL. V 12 ; 21)

Il s’agit de formules signifiant : “pour l’association de culte, pour la ville et la communauté”, ce qui représente un pendant parfait à deux moyens d’expressions en latin : metum formidinem obliuionem vs. terrore formidine morteque. La particule -c sert donc, en étrusque, à marquer l’unité des deux éléments où elle se présente. Elle peut coordonner deux verbes distincts, mais indiquant deux actions conceptuellement réunies, par ex.: hecece farikeca “il a fait et il a préparé”.

Dans les formules des épitaphes des femmes étrusques, on trouve trois types d’expression pour dénoter la relation de mariage :

  • a. Larθi Spantui Larces Spantus seξ Arnθal Partunus puia (Rix ET Ta 1.13)
  • b. Vel Seθre puiac (Rix ET Cl 1.2213)
  • c. L.Haprni Hepnal puiac (Rix ET AS 1.204)

Ces formules font apparaître la coordination copulative. Le premier énoncé a) la réalise par l’asyndète : “Y fille de Y, épouse de Z” ; le deuxième b) et le troisième c) par la particule -c5). Lorsque le nom de la femme n’est pas explicité, on pourrait évoquer la formule moderne : “Monsieur Dupont et son épouse”.

2. Les autres conjonctions de coordination à valeur copulative

2.1. L’osque

Si l’osque et l’ombrien connaissent tous deux l’asyndète, ces deux langues présentent toutefois des différences dans l’expression de la coordination copulative.

En osque, les noms des magistrats sont, le plus souvent, unis par l’asyndète, mais il arrive que soit également employé le coordonnant inim ; la valeur de base de celui-ci est additive et il exprime en général la coordination connective. Par exemple, si, dans la mention des magistrats, d’autres magistrats exerçant des fonctions différentes sont ajoutés, leurs noms sont coordonnés par la particule íním :

  • Min.Heii(s) M.V. íním M.X ekík pavmentum úpsannúm dedens (Rix ST Cm 4)
    “M. Heius en tant que Magistrat de la Vereia et le collegium de 10 magistrats ont fait réaliser cette mosaïque.”

2.2. L’ombrien

En ombrien, et et enu sont employés pour exprimer la coordination connective, et coordonnant le plus souvent deux mots, tandis que enu coordonne deux propositions. Mais et exprime aussi la coordination copulative ; on le trouve ainsi à côté de variantes en asyndète, telles que :

  • a. Puemune Puprike Vesune Puemunes Puprikes (T.I. IV 11)
    “à Pomonus Popdicus et à Vesona qui appartient à lui-même”
  • b. Puemune Puprike et Vesune Puemune Puprike (T.I. IV 12)

ou dans des expressions mises en parallèle dans le même contexte et ayant le même sens, même si leur forme lexicale est différente :

  • a. tures et pure (T.I. Ib 21)
    “avec les victimes adultes et jeunes”
  • b. com peracris sacris (T.I. VIb 55)6)
    “avec les victimes adultes et jeunes”

Le coordonnant et figure en ombrien dans l’expression indiquant la lustratio:

  • a. Popler anferener et ocrer piahner (T.I.VIa 19)
    “Pour la lustratio de la communauté et la purification de l’arx

alors que la formule latine, figée dans la prière mentionnée par Caton, présente le terme enclitique -que:

  • b. fundi, terrae agrique mei lustrandi lustrique faciendi (Catoagr. 141,3)
    “en raison de la lustration de mon fonds, de ma terre et de mes champs et de l’accomplissement de la lustration.”

Dans T.I.IV,12 et dans T.I.VIa, 19, ombr. et assure la même fonction que la conjonction de coordination copulative lat. -que, à savoir renvoyer à une unité supérieure d’éléments homogènes. Il est significatif de ce point de vue qu’ombr. et soit concurrencé par l’asyndète. Dans T.I. IV 12, il s’agit d’un couple figé de divinités (tel que Castor et Pollux, les Dioscures) ; dans T.I.VIa 19, les deux termes sont synonymes (ils impliquent la même action). Quant à T.I. Ib 21, les mots coordonnés sont antonymes, mais le nexus “des victimes adultes et jeunes” renvoie aussi à une unité supérieure, l’ensemble des animaux à sacrifier.

La présence de et dans les Tables d’Iguvium pose le problème de savoir s’il s’agit d’un emprunt du latin (ce qui témoignerait d’une latinisation très profonde, agissant jusqu’au niveau des coordonnants).

La présence de et pourrait aussi s’expliquer comme un phénomène de conservation indépendant du latin. Dans les deux cas, il faut souligner qu’ombr. et recouvre toutes les valeurs de lat. et ainsi que celles de lat. -que.

S’il s’agit d’un emprunt, il a dû avoir lieu lorsque, en latin, et s’était étendu aux dépens de -que. Si, en revanche, il s’agit d’un phénomène de conservation, ombr. et aurait connu un développement parallèle à celui de lat. et au moment où il a concurrencé, puis supplanté -que, de même que la particule nu en hittite 7), et καί en grec.

2.3. Le pélignien

De même qu’en ombrien, et concurrence d’autres coordonnants dans le dialecte pélignien, ce qui pose les mêmes problèmes : le coordonnant et du pélignien pourrait s’expliquer, lui aussi, par une influence du latin ; son fonctionnement est le même que celui de lat. -que, dans la mesure où il réunit au sein d’une même unité conceptuelle deux dénominations de divinités, auxquelles une prêtresse s’adresse :

  • Saluta Musesa anaceta Ceria et aisis sato (Rix ST Pg 12)
    “Saluta Musedia prêtresse de Cérès et des divinités de l’agriculture”

Cette inscription appartient au groupe des ‘anaceta-Inschriften’, que l’on date de la première moitié du Iersiècle av. J.-C. Cette série de textes, en lien avec le document majeur du pélignien, à savoir l’inscription de Herentas8), témoignerait de la volonté de récupérer (même si c’est souvent de manière artificielle) les traditions locales dans un contexte de latinisation profonde9).

Suivant une interprétation plus convaincante du groupe de textes péligniens avec ‘anaceta’, que l’on peut attribuer aux épitaphes de ‘prêtresses’, la formule anaceta ceria et aisis sato devrait correspondre dans l’inscription de Herentas à : Cerfum sacaracirix Semunu, c’est-à-dire « prêtresse des Cérès et des divinités des semences ». Dans ce cas, les deux mots Cerfum et Semunu sont liés par l’asyndète, très fréquente dans les couples de théonymes anciens. Il s’agit d’un lien copulatif entre deux divinités en connexion étroite. Et peut être ici un latinisme10) formel, mais aussi fonctionnel, puisque lat. et englobe plusieurs valeurs de la coordination, y compris la valeur copulative.

3. L’asyndète

L’asyndète à valeur copulative est employée par le latin et les autres langues de l’Italie ancienne pour coordonner des noms de personnes liées par des liens de parenté ou par des rôles professionnels.

Dans les autres langues de l’Italie ancienne, le critère est parallèle à celui des occurrences latines : l’asyndète est présente lorsque les individus ne sont pas conçus séparément, mais qu’ils sont associés ou qu’ils agissent de manière simultanée dans un même contexte (familier, professionnel, funéraire).

Dans la mesure où ces langues se situent dans des familles linguistiques diverses (telles que l’étrusque, le latin, les langues sabelliques, le vénéte), l’asyndète doit être considérée comme un fait de convergence cognitivo-culturelle liée aux dénominations de personnes dans ces langues.

3.1. L’étrusque

En étrusque, l’asyndète se présente dans la désignation de frères :

  • a. Arnth Larth Velimnas Arnzeal Husiur (Rix ET Pe 5.1)
    «Arnth et Larth Velimna fils de Arznei (mère) »
  • b. Laris Avle Larisal clenar (Rix ET Cr 5.2)
    «Laris et Aule fils de Laris (père) »,

mais aussi dans la désignation des parents, dans les indications de la filiation paternelle et maternelle, qui sont usuelles dans l’épigraphie étrusque :

  • Ramθa Φurseθnei Arnθal seχ Θanχvilus Seiθial (Ta 1.252)
    « Ramtha Phursethnei fille de Arnth (et) de Thanchvil Seithi»
  • Saturnies Arnθ Larθal Fulnial (AT 1.47)
    «Arnth Saturnies (fils) de Arnth (et) de Fulni»

En concurrence avec l’asyndète, dans des expressions parallèles de la même zone, on trouve aussi la particule copulative -c (cf. § 1.3.) :

  • Ramθa Apatrui Larθial seχ Larθialc Aleθnal (Ta 1.185)
    « Ramtha Apatrui fille de Larth et de Larthi Alethna».

L’indication de la filiation maternelle, qui figure dans les inscriptions latines en milieu étrusque, n’est jamais exprimée de la même manière que la filiation paternelle, ce qui témoigne du rôle juridique différent joué par les deux parents. Dans ce cas, l’asyndète, par laquelle le nom de la mère est ajouté à celui du père, introduit une information accessoire dans la perspective juridique romaine. Cette valeur additive nous invite à donner à l’asyndète dans l’expression de la filiation maternelle en latin la valeur d’une coordination connective (dont le propre est l’addition), alors qu’en étrusque, l’asyndète exprime un lien copulatif :

  • C. Considius C.f. L.n. III vir Cominia natus (CIL XI 2117 =ILLRP 570).

Ainsi dans l’inscription bilingue étrusco-latine :

  • Vl Alfni Nuivi Cainal
  • C. Alfius A.f. Cainnia natus ( CIL I2 2013)

Par ailleurs, on relève des syntagmes qui se répètent à l’intérieur d’un même texte (par exemple dans le Liber Linteus) et qui montrent que l’asyndète alterne avec la particule en fonction copulative -c. C’est le cas du couple spureri meθlumeric qui se répète sept fois avec la particule -c (L.L. II 8; IV 6; 18; V 6; IX 6; 13; 21), mais une seule fois en asyndète spureri meθlumeri (L.L. V 13). Ce syntagme, dont le sens correspond grosso modo à « la ville et l’état », est comparable à celui des couples latins tels que populo ciuitatique (dans le carmen) ou senatus populusque (dans la langue administrative), mais aussi à okriper… tutaper de l’ombrien (Tables d’Iguvium), en tant qu’expression de l’ensemble de la communauté et de ses institutions publiques.

Cependant, pour l’étrusque, l’état de l’interprétation des textes et la connaissance de la signification des mots ne nous donnent pas de certitudes sur l’emploi et la valeur de l’asyndète.

Des assonances phoniques et des séquences rythmiques, indices de cohésion logique, pourraient permettre de détecter la présence de l’asyndète dans des textes d’imprécation ou de prière, qui privilégient cette stratégie de coordination. Mais ce critère, sans l’appui de l’interprétation, est peu fiable et demande une certaine prudence. On se bornera à signaler des indices possibles d’asyndètes dans la séquence suivante, qui appartient à une tablette l’imprécation, en renonçant à tout effort d’interprétation :

  • θapicun θapintais ceuśn inpa θapicun iluu θapicun (Rix ET Po 4.4)

L’emploi de l’asyndète en présence d’une structure rythmique dans les sections de clôture de deux inscriptions sur des vases provenant de Falerii paraît plus solide :

  • (a) alχun ame aχaχun ame (ET Fa 0.4)
  • (b) mlaχuta ziχuχe mlaχta ana zinace (ET Fa 1.1 ; Fa X 2)

Chacun des deux syntagmes se compose de deux parties symétriques pour le nombre des syllabes et de la structure syntaxique. En outre, on note l’allitération en (a) et l’assonance interne avec homéotéleute à la fois en (a) ame… ame et en (b) ziχuχe… zinace. Chacun de ces syntagmes se compose d’une forme verbale, répétée en (a) ame… ame « il est… il est », répétée avec variation en (b) ziχuχe …. zinace « il a écrit (ou peint)… il a fait ». Dans ce dernier cas, les deux verbes font probablement allusion aux deux phases de la réalisation d’un même vase, à savoir la décoration et la fabrication, qui en grec sont indiquées respectivement par les verbes ἔγραψε (= étr. ziχuχe) et ἐποίησε (= étr. zinace)11). Ces deux phases, formellement distinctes, peuvent être conçues séparément l’une de l’autre ou comme le résultat d’un procédé unitaire12).

3.2. Les langues sabelliques

Même si la documentation des langues sabelliques ne fournit pas d’attestation de deux noms de frères ou de deux noms de parents coordonnés, plusieurs indices permettent de déceler le même procédé.

L’asyndète y est attestée aux niveaux les plus anciens de la documentation, et les premiers textes ne connaissent que ce moyen de coordination. En effet, ni le corpus sud-picénien, ni la pierre inscrite de Tortora, même s’ils constituent des textes suffisamment étendus et complexes, ne témoignent d’une conjonction de coordination ; la seule forme de coordination est l’asyndète. Un exemple d’asyndète en fonction copulative dans les textes sabelliques archaïques nous est fourni par :

  • patereih matereih « le père et la mère» (Rix ST Sp AP 2)

où le couple de mots forme une unité sémantique (« le père et la mère » = les parents). On peut penser que les noms propres du père et de la mère seraient reliés de la même façon. En latin, dans ce cas, c’est la conjonction copulative -que qui est employée, comme dans l’exemple suivant :

  • id bellum gere in quo pater materque pugnanti tibi fauere possint. (Sen. Phoen. 622).

Comme en latin, l’asyndète relie les dénominations de couples de magistrats officiels en osque :

  • a. M.Siuttiis M. N.Púntiis M. aídilis (Rix ST Po 1)
    « Les aediles M. Suttius fils de M. et N. Pontius fils de M. »

et en ombrien :

  • b. maronatei Uois.Ner Propartie T.U.Uoisiener (Rix ST Um 10)
    « Sous le maronatus de Vol( ) Propertius fils de Ner( ) et de T. Volsienus fils de U( )»).

Parallèlement au latin, l’asyndète se retrouve dans de très longues listes d’individus associés à l’accomplissement d’un ouvrage public :

  • M. Gaavis M. L. Pitakiis M L. Appuliis Ma. meddiks menerevius (Rix ST Cm 2)
    « M. Gavius fils de M., L. Pitacius fils de M. magistrats chargés au temple de Minerva ».

ou d’individus qui sont la cible d’une imprécation :

  • Steniklúm Vírriis Trihpíu Vírriis Plasis Bivellis Úppis Helleviis Lúvikis Úhtavis Statiis Gaviis nep fatíum nep deíkum pútíans.
    « Steniculus Virris Truphio, Plasius Bivellius, Oppius Helvius, Lucius Octavius, Statius Gavius (qu’ils) ne puissent ni s’exprimer, ni parler. » (Rix ST Cp 36)

Cet emploi de l’asyndète en osque a été transféré en grec dans les contextes bilingues de l’Italie du Sud, comme en témoigne une inscription grecque de Petelia : celle-ci mentionne deux officiers publics de la ville, pourvus de noms osques, liés par l’asyndète :

  • ἐπὶ γυμνασιάρχω[ν] Μινάτου Κριττίου Μινάτου Μαρίδα, Μάρκου Κριττίου Μινάτου (IG XIV 637)
    « sous les gymnasiarques Minatus Krittius fils de Minatus Marida (et) de Marcus Crittius fils de Minatus »

Le traitement des prénoms des frères et des parents, en parallèle avec les dénominations des magistrats, nous est confirmé par l’étrusque. Mais, dans ce cas, les noms des magistrats étrusques associés dans la même charge sont le plus souvent liés par la particule copulative -c, qui est également utilisée pour les désignations des frères et des parents :

  • Larθiale Hulχniesi Marcesic Caliaθesi (Ta 5.2)
    « sous les magistrats Marce Hulchnie et Marce Caliathe »
  • zilci Larθal Cuśus Titinal Lariśalc Śalinis Auleśla (Tabula Corton. B 2-3)
    « sous les magistrats Arnth Cusu figlio della Titinei et Laris Salinis fils de Aule »

Pour expliquer la convergence entre le latin et les langues sabelliques dans l’emploi de l’asyndète à valeur copulative, il ne faut pas négliger la similarité générique des textes dans lesquels on relève les occurrences, tous caractérisés par un style élevé ou par une allure poétique.

Parallèlement à ce qui se passe dans le carmen latin, la fonction copulative de l’asyndète, en ombrien, met en lumière le couplage d’éléments sémantiquement homogènes ou antonymes :

  • a. nerf arsmo, veiro pequo
    « les nobles, l’armée, les hommes, les animaux »
  • b. sihitir ansihitir […] hostatir anhostatir
    « habillés en guerre, non habillés en guerre, en service, en congé »
  • c. totam Tarsinatem, trifo Tarsinatem
    « la communauté de Tadinum, le territoire de Tadinum »

De même, dans la formule de prière suivante, l’asyndète figure dans les énumérations exprimant la totalité de la communauté :

  • ocriper fisiu totaper iiouina erer nomneper erar nomneper (T.I. VIb 11)
    « pour l’arx Fisia, pour la communauté d’Iguvium, au nom de celle-ci, au nom de celle-là »

La fonction élative des couples qui se succèdent en asyndète se rencontre dans une formule d’imprécation constituée d’une séquence de dix impératifs dont le but est l’anéantissement des ennemis d’Iguvium :

  • tursitu, tremitu, hondu, holtu, ninctu, nepitu, sonitu, savitu, preplotatu, previlatu
    « éloignez, effrayez, jetez à terre, couvrez par la neige, couvrez par les flots, anéantissez, blessez, etc. »

On observe la même fonction élative ou intensifiante de l’asyndète dans le couplage de formules de salutation, telles que celles adressées aux défunts, qui s’inspirent de la langue quotidienne :

  • salas vali (ST MV 6), σαλαFς Fαλε (ST Lu 40) « salut ! Adieu ! »

En latin, ce type de formule de salutation intensifiée présente tantôt l’asyndète (parfois avec répétition d’un même lexème) :

  • PHR. Valeas, uale. (Plaut. Truc. 433) « Adieu. »
  • Salue, saluos seis. (CIL I22273 = ILLRP 981) « Adieu. »
  • Vale, salue. (CIL I2 1295 = ILLRP 965) « Adieu. »

tantôt une particule coordonnante :

  • uale atque salue. (Plaut. Capt. 744 ; Cist. 116 ; Curc. 522 et 588).

Il en est de même en italien moderne : « ciao (e) stammi bene !».

En osque, l’asyndète, dont les témoignages sont plus limités qu’en ombrien (peut-être à cause de la typologie différente des textes), se retrouve dans les formules d’imprécation, obéissant aux mêmes critères phoniques que l’ombrien et le latin, notamment l’allitération et l’ordre de succession croissante des syllabes :

  • fangvam, biass, biítam, aftiím, anamúm, aitatúm, amirikum (Rix ST Cm 13)
    « les actions, la langue, la force, l’esprit, l’âme, la vie, les relations personnelles ».

Le lien exprimé par l’asyndète caractérise le style archaïsant des épitaphes poétiques plus tardives, comme en pays pélignien au début -Iersiècle av. J.-C. :

  • Pes pros ecuf incubat casnar oisa aeatate C.Anaes solois des forte(s) faber. (ST Pg 10)
    « Pieux, bon, ici gît à la fin de sa vie C. Anneus, homme plein de toute richesse, maître de son destin. »

En revanche, dans une épitaphe poétique latine, géographiquement et chronologiquement assez proche de la précédente, les adjectifs sont liés par et :

  • honestam uitam uixit pius et probus (CIL I2 1761 = CLE 70)

3.3. Le vénète

On trouve aussi en vénète des anthroponymes liés par une asyndète qui obéissent aux mêmes critères mis en lumière pour les autres langues ; ainsi les noms de deux parents indiqués dans la filiation apparaissent-ils en asyndète dans :

  • Fougontai Egtorei filia Fugenia Lamusioi (MLV 109)
    «Fugenia fille de Fugonta (et) de Eg(e)tor Lamusios».

De même pour les noms de trois frères placés dans un même tombeau :

  • Enoni Ontei Appioi sselboiselboi Andeticobos ecupetaris (MLV 236)
    « sépulture d’Ennonios pour Onts, Appios (et) lui-même (tous fils) de Andetios »13) ou « sépulture pour Enno, Onts et Appios lui-même (tous fils) de Andetios »14)

Mais, en vénète, on trouve aussi des anthroponymes liés par la particule enclitique -kve:

  • Ostialai A […]naikve ekvopetars Fremaist […
    Voltigenei Andetiatioi […] Fremastoikve Voltigeneioi (Marinetti 2004, 366).

L’asyndète entre le nom du mari et celui de la femme est conservée en tant que marque d’une structure indigène, même dans un contexte profondément latinisé, où, comme le souligne M. Lejeune : « la syntaxe est latine (génitif des défunts auprès du nom de la tombe), mais l’asyndète entre le nom du mari et celui de la femme peut continuer un usage vénète »15):

  • Galle]ni M.f. Ostialae Galleniae equpetars. (MLV 134)
    « Sépulture de Gallenus fils de Marcus (et) de Ostiala Gallenia. »

3.4. Le gaulois

Le même procédé se rencontre en milieu gaulois, comme dans l’inscription gauloise de Briona près de Novara, où deux groupes de frères, l’un de trois individus, l’autre de deux, sont présentés en asyndète :

  • Tanotaliknoi Kuitos lekatos, Anopokios, Setupokios, Esanekoti Anareuišeos Tanotalos karnitus. (RIG I E-1)
    «Les fils) de Dannotalos Quintus legatus, Anopocius (et) Setupocius, (les fils de) Esannecottos Anareuiseos (et) Tanotalos ont réalisé. »

En Gaule transalpine, deux noms d’individus, associés au même titre dans une dédicace à une divinité, sont également liés par l’asyndète :

  • Eluontiu ieuru Ananeuno Oclicno Ligurix Aneunicno (RIG I L.4)
    « Aneunos fils d’Oclos et Ligurix fils d’Aneunos ont offert à Eluontios »16).

Mais lorsque ceux qui font la dédicace ou l’offrande se situent à des niveaux différents, le gaulois utilise le datif sociatif :

  • Bratronos Nantoicn(os) Epađatextorici leucutio suiorebe ligitioi (RIG I l-6)
    « Bratronos fils de Nantonios a établi un leucution (bois sacré ?) pour Epadatextorix en association avec ses sœurs »17).

La même construction au datif se retrouve avec la particule etic en fonction d’épitaxe.

Une trace indirecte de l’asyndète à valeur copulative se trouve dans l’adjectif teuoxtonion de l’inscription bilingue gallo-latine de Vercelli (RIG I E-2). Cet adjectif est issu de la juxtaposition des mots signifiant « dieu » (*deiwo-) et « homme » (*gdhon-io-), ce qui correspond dans la version latine à la formule communem deis et hominibus.

3.5. Le messapien

Le messapien ne nous permet pas de tirer des conclusions fiables au sujet de l’emploi de l’asyndète en raison des incertitudes de lecture et d’interprétation des textes, qui sont plus complexes. On peut toutefois observer des anthroponymes en asyndète dans les inscriptions funéraires suivantes :

  • Dazoimihi Balehi Daxtas Bilihi (SM 16.13)
    « (tombeau de) Dazimus Balius (et) de Dazet Bilius ( ?) »
  • Tabaras Toliti Dimatias Taimakos Atallinda (Laporta 1994)

Cependant, d’autres inscriptions plus complexes et malheureusement fragmentaires nous laissent entrevoir l’emploi de la particule -θi (ou –si) entre des couples de noms de personne :

  • Daxtas Osθellihi Θaotorassi Balasiirihi […] Θaotorassi Vallaidihi (IM 6.21)
    « de Dazet Ostelius et de Totor Balasirius […] et de Totor Valladius »18)

3.6. Le phénicien et le punique

Les inscriptions phéniciennes et puniques semblent s’aligner sur l’usage grec lorsqu’il s’agit de coordonner des noms de personnes liées par la parenté ou associées dans des fonctions officielles.

Dans une inscription trilingue (phénicien, grec et latin) provenant de Sardaigne, le couple de magistrats (notamment les suffètes) est mentionné uniquement dans la version punique, puisque cette donnée n’avait aucun sens en dehors de la culture indigène. Alors qu’en étrusque, les deux éléments coordonnés sont soudés par la conjonction copulative -c répétée : apac atic, en phénicien, c’est la conjonction connective commune w- <ו> qui est employée, par exemple dans l’inscription bilingue (hittite hiéroglyphique et phénicien) de Karatepe : « Baal m’a fait père et mère pour les Dnnym » (Gibson 1982, 15, 3 = Magagnini 1973, 54).

3.7. Le falisque

Le falisque présente des données parallèles aux données latines. L’asyndète est très courante dans les textes archaïques et se retrouve aussi dans la formule d’un dicton populaire, auquel on a reconnu le caractère d’un vers saturnien19):

  • Foied uino pipafo, cras carefo
    « aujourd’hui je vais boire du vin, demain je m’en passerai».

Le falisque connaît quelques occurrences de la conjonction de coordination à valeur copulative *-kwe, comme dans un texte remontant au VIIèmesiècle (cf. plus haut) :

  • salue seite iofeteqe menes(e).

Bibliographie

Pour la bibliographie citée dans cet article, voir, dans la 1èrepartie (Lexique latin), les bibliographies citées sous les entrées des conjonctions de coordination et ainsi que -que.



Rédaction : Anna Orlandini & Paolo Poccetti

Révision : Michèle Fruyt, Peggy Lecaudé

Mise en ligne : juin 2014

1) De nouvelles lectures et interprétations de cette inscription se trouvent dans A. L. Prosdocimi (1990, 294-306) et H. Rix (1993, 86).
2) Cf. J. Unterman (2000, 114).
3) Cf. C. Viti (2006) ; A. Orlandini - P.Poccetti (2007a), (2007b).
4) Le problème est compliqué par le fait qu’en étrusque archaïque une autre particule, ka, apparaît au lieu de -c dans la même fonction.
5) Il s’agit, à notre avis, de la représentation métalinguistique de l’union des époux que l’on peut admirer dans l’iconographie des sarcophages des époux étrusques tels qu’ils ont été conservés au Musée du Louvre et au Musée de la Villa Giulia à Rome.
6) Voir à ce sujet A. Prosdocimi ( 1969).
7) Cf. S. Luraghi (1990).
8) Rix ST Pg 9.
9) Cf. P. Poccetti ( 1984) ; (1985).
10) G. Meiser ( 1987, 111) la classe parmi les “latinismes” du pélignien.
11) G. Colonna (1975).
12) Tosto (1999, 182-187).
13) Traduction de M. Lejeune (1974, 294).
14) Traduction de J. Untermann (2000) , reprise par L. Agostiniani (1996, 19).
15) M. Lejeune (1974, 73).
16) Traduction de P-Y. Lambert (2003, 96).
17) Traduction de P-Y. Lambert (2003, 96).
18) Pour la reconstruction de ce texte connu par des manuscrits, voir aussi P. Poccetti (2006).
19) G. Morelli (1974).