L’asyndète en latin

et dans d’autres langues de l’Italie ancienne

Anna Orlandini & Paolo Poccetti



L’asyndète, outil de coordination sans lexème coordonnant, constitue la forme de base, universelle, de la coordination. À la différence des conjonctions de coordination, qui diffèrent selon les langues par leurs origines et leurs fonctions, la coordination exprimée sans aucun morphème est universelle. C’est aussi la forme de coordination la plus répandue : elle est attestée dans toutes les langues et nombreuses sont les langues qui ne possèdent que ce moyen de coordination.

L’asyndète est en particulier un trait commun des langues les plus anciennes des familles indo-européenne et sémitique. Dans les langues qui possèdent, à côté de l’asyndète, des conjonctions de coordination, l’asyndète occupe une place spéciale et variable d’une langue à l’autre. C’est un phénomène syntaxique complexe, dont l’emploi et les valeurs varient aussi au cours de l’évolution d’une même langue.

Ainsi, le rôle de l’asyndète en latin a-t-il changé parallèlement à l’évolution de la langue et des genres littéraires. Elle a fait l’objet d’études complexes qui ont mis en lumière plusieurs problèmes.

D’une part, on a étudié l’emploi stylistique de l’asyndète dans le cadre des genres littéraires latins anciens, la poésie en vers saturniens et la prose rythmique. De ce point de vue, l’emploi conjoint de l’asyndète et de l’allitération permet de distinguer, selon G. Pasquali (1981), le carmen archaïque en vers saturniens et la prose rythmique, emploi auquel s’ajoutent d’autres effets phoniques, comme les assonances des terminaisons, les homéotéleutes, ou encore la juxtaposition de formes flexionnelles similaires, par exemple censuit, consensit, consciuit et conspicione, conregione, cortumione.

D’autre part, on a mis en lumière les affinités du latin, à l’intérieur de la famille indo-européenne, avec les langues germaniques, qui, elles aussi, emploient conjointement asyndète et allitération1).

Enfin, on s’est posé la question de savoir dans quelle mesure le développement de l’asyndète dans la langue littéraire latine avait été influencé par l’emploi de l’asyndète en grec, notamment en poésie.

Les structures asyndétiques caractérisent des textes latins très anciens, stylistiquement élaborés, notamment les textes poétiques, religieux et juridiques. On trouve constamment l’asyndète dans des formules du droit, des prières, des malédictions, par exemple :

  • a. quae uiae in urbem Romam sunt erunt (CIL I2 593, 56)
    « les routes qui sont et qui seront vers la ville de Rome »
  • b. do dico addico (Varr. ling. lat. 7, 30)
    « je donne un juge, je déclare le droit, je confirme la volonté des parties » (formule du préteur réglant une instance )
  • c. censuit consensit consciuit (Liv. 1, 32, 13)
    « (le sénat du peuple romain des Quirites) a proposé, voté, décrété. »
  • d. Numen demando, devoveo, desacrifico uti vos Aquae ferventes […] eum interemates, interficiates. (Adollent 129b)
  • e. Dea Ataecina Turibrig Proserprina per tuam maiestatem te rogo, oro, obsecro. (Adollent 122)

En synchronie comme en diachronie, l’asyndète peut correspondre à des variations stylistiques ou porter des fonctions illocutoires. Le même concept peut être exprimé simultanément par l’asyndète et par un lexème coordonnant, comme le montre le passage suivant de Plaute, où le couple des mots coordonnés par atque (dulcia atque amara) est ensuite développé par trois syntagmes en asyndète, manifestement dans un but emphatique :

  • CA. Dulcia atque amara apud te sum elocutus omnia : scis amorem, scis laborem, scis egestatem meam. (Plaut. Pseud. 694 sq.)
    « Mes joies et mes peines, je t’ai tout raconté ; tu connais mon amour, tu connais mes difficultés, tu connais ma pauvreté. »

Un autre passage de Plaute présente, à l’intérieur d’un même syntagme nominal, à la fois un couple de mots liés par atque et un couple de mots en asyndète :

  • PA. Nunc id est cum omnium copiarum atque opum auxilii praesidi viduitas nos tenet. (Plaut. Rud. 664 sq.)
    «Voici le moment où toute ressource, tout secours, toute aide, toute défense nous font absolument défaut ».

En général l’asyndète neutralise la distinction entre coordination symétrique et asymétrique dans la mesure où elle se charge de toutes les valeurs fonctionnelles, qui comprennent aussi les emplois non canoniques.

Des phrases liées par l’asyndète donnent lieu à la parataxe, qui a plusieurs manifestations et fonctions sémantiques.

L’asyndète exprime la coordination copulative, qui est alors caractérisée par un ordre libre des éléments. Les éléments soudés sont autonomes, mais sémantiquement homogènes et interchangeables entre eux. Dans ce cas, deux fonctions pragmatiques sont assumées par l’asyndète : assurer le maximum de cohésion entre les éléments conjoints et, dans les prédications graduables appartenant à la même échelle, véhiculer une valeur élative2) d’intensité tendant vers le haut degré.

Le latin fournit des exemples de la première fonction (de cohésion) dans l’onomastique personnelle, notamment lorsque sont reliés entre eux deux noms de membres de la même famille (frères, parents, époux, etc.) ou deux noms de magistrats associés dans des charges officielles.

Par exemple, on trouve à la fois en latin et dans d’autres langues de l’Italie ancienne l’emploi de l’asyndète pour relier les noms de frères accompagnés par le nom de famille tantôt au pluriel :

  • a. Q(uintus) C(aius) Poppaei Q(uinti) f(ilii) patron(i) municipi et coloniai (CIL I 2 1903a = ILLRP 617)

tantôt au singulier :

  • b. M(arcus) C(aius) Pomplio(s) N(ovi) f(ilii) dedron Hercole (CIL I 2 30= ILLRP 123).
  • c. L(ucius) L(ucius) Orbieis L. l(iberti)

En latin, les noms des deux consuls exerçant leur charge se présentent usuellement en asyndète. En effet, ils forment ensemble une seule unité conceptuelle. Cet emploi est bien connu à travers la formule à l’ablatif absolu exprimant la date:

  • a. Cn. Pompeio, M. Crasso consulibus (Caes. Gall. 4,1,1)
    « sous le consulat de Cn. Pompée et de M. Crassus »

Cette formule peut aussi servir à indiquer l’année dans des inscriptions sur les amphores à vin :

  • b. Q. Lutatio, C. Mario co(n)s(ulibus) (CIL I2 699, 700 = ILLRP 1182, 1183).

L’addition de et est obligatoire lorsque les individus sont conçus de manière séparée, ou s’ils ne partagent pas les mêmes caractéristiques :

  • c. Caepione et Philippo iterum consulibus (Cic. Cato 14)
    « sous le consulat de Caepion et sous celui de Philippe, consul pour la deuxième fois »

Cette expression peut être paraphrasée par Caepione consule et Philippo iterum consule 3) : Caepion est consul pour la première fois, Philippe pour la deuxième fois. Avec et, les praenomina ne sont pas indiqués ; la formule n’est pas figée comme lorsqu’elle sert à indiquer la date. Dans le cas des noms de famille, la présence de et indique que les individus sont considérés séparément et non en raison de leur parenté. Il s’agit alors de deux prédications4).

Au cours de l’évolution du latin cet emploi de l’asyndète disparaît. En effet, à l’époque tardive, c’est et qui relie les couples de noms de consuls, de même que les noms de frères.

L’asyndète est utilisée aussi pour lier les noms de deux ou de plusieurs individus qui sont associés dans des charges ou tâches occasionnelles. C’est le cas des frères Minucii, appelés à composer des controverses entre les communautés des Ligures, à la suite d’un patronage hérité de leur père sur ces populations :

  • Q(uintus) M(arcus) Minucieis Q(uinti) f(ilii) de controuorsieis inter Genuateis et Ueiturios (CIL I2 584 = ILLRP 517).

L’asyndète est aussi souvent présente dans les listes d’individus qui s’associent à titre plus ou moins privé pour accomplir des tâches publiques ou privées, tels que les magistri ou les membres de collegia à l’époque républicaine :

  • L. Oppius L.f., Min. Staius Ov. f., L. Uicirius [Ti f.], A Plotius M.l., C. Sehius C.l., C. Claudius C.l. magistres Mircurio et Maia dou(m) d(ederunt) (CIL I2 2239 = ILLRP 748).

Dans cet exemple comme dans d’autres, l’asyndète est associée à deux procédés phoniques, l’allitération et le nombre croissant des syllabes. L’asyndète à valeur coordonnante implique en effet des phénomènes intonatifs et phoniques5), ce qui en fait un outil coordonnant particulièrement adapté à l’oralité6) : un système d’assonances, d’allitérations, d’homéotéleutes soude les éléments coordonnés, qui sont aussi parfois liés par l’étymologie, par exemple : laetus lubens ; oro obsecro ; uelitis iubeatis ; dictum factum ; aeque inique ; par impar ; purus putus ; sursum deorsum ; huc illuc ; fusus fugatus, fruges frumenta ; uim uictoriam ; fuga formidine. Il en est de même dans les couples liés par -que (par ex., uiduertatem uastitudinemque ; uineta virgultaque).

Quant à la structure syllabique des mots juxtaposés, deux stratégies ont été privilégiées : la succession du même nombre et/ou l’ordre croissant des syllabes. Un exemple se trouve dans l’épitaphe des Scipions, où l’ordre normal du cursus honorum est renversé au profit de ce procédé phonique :

  • consol, censor, aidilis hic fuet apud uos (CIL I2 8,9 = ILLRP 310).

Le fait que les mots les plus courts soient suivis des mots les plus longs repose sur une loi plus générale, la loi des « cola croissants » (ou « Gesetz der wachsenden Glieder » 7), qui est appliquée dans plusieurs langues, y compris dans les langues modernes. Cette loi est respectée en latin dans les séquences des couples precor ueneror, uolens propitius que l’on trouve dans les formules archaïques de prière, ainsi que dans les titres officiels des charges publiques, par exemple tres uiri auro argento flando feriundo « les trois magistrats préposés à la fonte et à la frappe des monnaies en or et en argent ».

En outre, l’ordre des mots dans les couples liés par l’asyndète obéit à une tendance, mise en relief par J.Wackernagel8), selon laquelle les formes à voyelle initiale précèdent les formes commençant par des consonnes, comme dans :

  • equi uiri, cuncta uiua, occidioni dantur. (Tac. Ann. 13, 57, 2)
    “chevaux, hommes, tous les êtres vivants, tout est livré à l’extermination.”

En latin, l’asyndète en fonction de coordination copulative se trouve dans des structures diverses qui parfois se présentent aussi en combinaison avec l’enclitique -que. C’est le cas notamment lorsque trois ou quatre éléments sont réunis : les premiers sont liés par l’asyndète, alors que le dernier est relié aux autres par -que, comme dans la séquence agrum terram fundumque meum, pro­hibessis, defendas auerruncesque attestée dans la prière à Mars, chez Caton (De agricultura), qui est considérée comme un exemple du carmen archaïque :

  • a. Mars pater, te precor quaesoque, uti sies volens propitius mihi domo familiaeque nostrae : quoius rei ergo, agrum terram fundumque meum suouitaurilia circumagi iussi, uti tu morbos uisos inuisosque, uiduertatem uastitudinemque, calamitates intemperiasque prohibessis, defendas auerruncesque, utique tu fruges, frumenta, uineta uirgultaque grandire beneque euenire siris (Cat. agr. 141, 2)
    «Mars père, je te prie et je te demande d’être bienveillant et favorable à moi-même, à notre maison, à nos esclaves ; en raison de quoi j’ai fait mener autour des mes champs, de ma terre et de ma propriété, des suouetaurilia, pour que tu écartes, repousses et détournes les maladies visibles et invisibles, la stérilité, la dévastation, les calamités agricoles et les intempéries, et que tu permettes aux récoltes, aux céréales, aux vignes, aux jeunes pousses de grandir et d’arriver à bonne fin.»

Dans ce texte, la coordination sert à scander le rythme des associations synonymiques ou antonymiques polarisées9).

L’enclitique -que a une fonction analogue dans les elogia épigraphiques en poésie, comme les épitaphes des Scipions :

  • b. honos, fama virtusque gloria atque ingenium (CIL I2 10 = ILLRP 311)

Mais l’asyndète n’est pas exclue dans l’association de trois mots, où elle est même le tour le plus fréquent10) : metum, formidinem, obliuionem (dans le passage de Macrobe a), prière en cas de siège de la ville) ou exercitu, legionibus, auxiliis (dans l’ex. b), formule de deuotio) ou conspicione, conregione, cortumione (dans l’ex. c), formule de fondation d’un temple). Lorsque les mots reliés sont des verbes, l’asyndète lie des propositions :

  • a. Qui urbis huius populique tutelam recepisti precor uenerorque, ueniamque a uobis peto … populum ciuitatemque Carthaginiensem deseratis, loca templa sacra urbemque eorum relinquatis, … populoque ciuitatique metum, formidinem, obliuionem iniciatis. (Macr. Sat. 3, 9, 7 s.)
    «Toi qui as accueilli sous ta protection cette ville et ce peuple, je te prie, je t’invoque, je vous demande cette grâce … quittez le peuple et l’État carthaginois, quittez leurs lieux, les temps, les rites et la ville, … inspirez au peuple et à l’État la crainte, l’effroi, l’oubli.»
  • b. Vos precor ueneror ueniam peto feroque … uim, uictoriam prosperetis hostesque populi Romani Quiritium terrore, formidine morteque adficiatis … pro re publica…, exercitu, legionibus, auxiliis populi Romani Quiritium (Liv. 8,9,7 sqq.)
    «Je vous prie, je vous invoque, je vous demande cette grâce : accordez la force et la victoire, touchez par la crainte, l’effroi, la mort les ennemis du peuple romain des Quirites… en faveur de l’État … de l’armée, des légions, des troupes auxiliaires du peuple romain des Quirites.»
  • c. conspicione, conregione, cortumione (Varro ling. lat. 7, 8)
    «par un regard attentif, vis-à-vis, par une contemplation intérieure.»

Dans ces types de séquences exprimant la coordination copulative, le lexème coordonnant et n’apparaît jamais.

Quant à l’emploi de -que, deux possibilités peuvent se présenter : un seul -que dans le second élément ou bien la répétition du coordonnant dans les deux éléments11); l’exemple a) présent les deux cas de figure : populum ciuitatemque vs. populoque ciuitatique. En latin, la structure avec un seul -que a toujours été prédominante et cette langue n’a jamais développé le changement qui amène de manière stable au double -que, comme l’ont fait la plupart des autres langues indo-européennes. À côté du syntagme nominal populoque ciuitatique, il existe aussi, dans les textes cités par Macrobe, une variante sans lexème coordonnant : populo ciuitati ; l’asyndète sert ici à exprimer un haut degré de cohésion entre des éléments homogènes formant un tout unique, ici l’ensemble des citoyens.

L’asyndète trimembre semble se maintenir plus facilement que l’asyndète bimembre12). Lorsque l’asyndète assume une fonction de coordination copulative, l’ordre des éléments juxtaposés est le plus souvent libre, sauf si cet ordre correspond à une gradation (ascendante ou descendante).

Les emplois de l’asyndète à valeur copulative en latin prélittéraire ou archaïsant peuvent être formalisés par les schémas suivants, qui prennent en compte les occurrences dans les langues sabelliques. Le parallélisme de ces structures met en relief la similarité entre les deux groupes de langues de l’Italie ancienne :

1a) A B

  • a. uolens propitius (Cat. agr. 141, 2)
    «bienveillant et favorable»
  • b. caedem incendia fieri (Sall. Catil. 51,9)
    « meurtres, incendies partout »
  • c. futu fos pacer (T.I.VI a 30)
    «sois bienveillant et favorable»
  • d. matereih patereih qolofitúr qupíríh arítíh (Rix ST Sp AP 2)
    «de la mère, du père on reconnaît l’honneur par un monument funéraire raffiné»
  • e. totam Tarsinatem, trifo Tarsinatem (T.I. VIb 58)
    «la communauté de Tadinum, le territoire de Tadinum»

1b) A B ; C D

  • a. Abiit, excessit, euasit, erupit. (Cic. Cat. 2,1,1)
    «Le voilà parti ; il est loin, il s’est enfui, il a brisé ses chaînes.»
  • b. Aer ignis aqua terra (Cic. nat. deor. 1,19)
    «air, feu, eau, terre»
  • c. nerf sihitu ansihitu iouie hostatu anhostatu (T.I. VIb 59)
    «les nobles pourvus de toge, non pourvus de toge; les jeunes pourvus d’enseigne militaire, non pourvus d’enseigne militaire»

Dans l’exemple ombrien c), deux couples d’antonymes, morphologiquement marqués par le préfixe privatif (sihitu ansihitu ; hostatu anhostatu), sont insérés dans un couple d’antonymes qui opposent deux classes distinctes d’âge et de couche sociale (nerf ~ iouie).

1b’) AB ; CD ; EF ; GH ; IL; etc.

Parfois, les séries de termes antonymes sont ouvertes :

  • Democritus luminibus amissis alba scilicet discernere et atra non poterat, at uero bona mala, aequa iniqua, honesta turpia, utilia inutilia, magna parua poterat. (Cic. Tusc. 5, 114)
    « Quand Démocrite eut perdu la vue, il n’aurait pu assurément distinguer le blanc du noir, mais il pouvait en revanche distinguer le bien du mal, le juste de l’injuste, le beau moral du honteux, le profitable du nuisible, le grand du petit. »

La fonction élative, propre à l’asyndète copulative, peut se réaliser sous la forme d’une gradation ascendante par couples liés par une allitération et/ou une assonance, comme dans la formule ombrienne d’anéantissement des ennemis :

  • a. tursitu, tremitu,
    hondu, holtu,
    ninctu, nepitu,
    sonitu, savitu,
    preplotatu, previlatu (T.I. VIb 6)
    « éloignez, effrayez, jetez à terre, couvrez par la neige, couvrez par les flots, anéantissez, blessez, etc. »
  • b. nerf arsmo,
    veiro pequo
    castruo fri (T.I. VIa 30)
    «les nobles, l’armée, les hommes, les animaux, les immeubles, les moissons.»

Dans le dernier exemple ombrien b), il existe des correspondances symétriques à l’intérieur du couple : nerf ~ veiro sont des quasi-synonymes, arsmo~ pequo sont des antonymes, et l’ordre d’importance est décroissant entre le premier, le deuxième et le troisième couple. Parfois, la série se présente comme une gradation ascendante ou descendante (dans ces deux cas, l’ordre n’est pas libre et le terme final pourrait être introduit par “et même” ou par “et aussi”). Dans ce passage, les couples seraient réversibles à l’intérieur de chaque groupe, mais la progression est orientée, et, de ce fait, non réversible, comme dans le cas de a).

Le schéma suivant est fréquent :

1c) A B ; C D ……+ -que

  • a. iratum propitium, laetantem dolentem, fortem ignauum, audacem timidumque cognoscunt. (Cic. nat. deor. 2,145)
    « ils reconnaissent l’homme en colère et le bienveillant, l’homme heureux et le souffrant, le courageux et le lâche, l’audacieux et le craintif. »
  • b. Vos precor ueneror ueniam peto feroque… (Liv. 8,9,6)
    « Je vous prie, je vous invoque, je vous demande la grâce de … »

Il arrive aussi assez couramment que des éléments ne formant pas un couple soient associés. Les schémas sont alors les suivants :

2a) A,B,C

  • a. PA: te isti uirum do, amicum tutorem patrem (Ter. Andr. 295)
    « Je te donne à elle, pour mari, pour ami, pour tuteur.»
  • b. composite, ornate, copiose loqui (Cic. de orat. 1,48)
    « parler avec ordre, élégance et abondance »
  • c. uigilando agundo bene consulundo prospera omnia cedunt (Sall. Catil.52,29)
    « la vigilance, l’action, les sages résolutions, voilà les instruments du succès.»
  • d. censuit consensuit consciuit (Liv. 1,32,13)
    « Il a proposé, voté, décrété.»
  • e. dono dat dicat dedicat (CIL passim)
    « Il offre, fait don, il dédie.»
  • f. bonum faustum felix (CIL passim)
    «une chose bonne, propice et utile.»
  • g. consol censor aidilis hic fuet apud uos (CIL I2,8,9)
    « il a été consul, censeur, édile, dans votre ville.»
  • h. metum, formidinem, obliuionem (Macr. Sat. 3,9,8)
    « la crainte, la frayeur, l’oubli. »
  • i. si bim asif (Rix ST VM 2)
    « un cochon, un bœuf, de l’argent.»

L’ordre des éléments conjoints est ascendant (on va d’un élément plus petit ou moins important vers un élément plus grand ou plus important) conformément à la fonction élative de l’asyndète, ce qui est confirmé par les exemples de a) à e). De même, dans l’exemple sabellique i), le point de départ de l’énumération est le cochon, qui a le moins de valeur, et le point d’arrivée est l’argent, qui en a le plus. C’est la même raison qui explique l’ordre des éléments du composé latin suouetaurilia, qui repose sur une structure énumérative de sus, ouis, taurus, animaux qui constituent l’offrande sacrificielle.

L’ordre inverse, c’est-à-dire sémantiquement descendant, dont témoignent les exemples g) et h), s’explique par les raisons phonétiques mentionnées plus haut, à savoir la l’augmentation du nombre de syllabes des mots juxtaposés.

2b) A,B,C, ….N

  • a.Ex cupiditatibus odia, discidia, discordiae seditiones, bella nascuntur (Cic. Fin. 1,44)
    « Les passions font naître les haines, les déchirements, les discordes, les séditions, les guerres.»
  • b. Pes pros ecuf incubat casnar oisa aetate C. Anaes solois des forte faber” (Rix ST Pg 4)
    «Pieux et honnête, ci-gît un vieil homme, après avoir bien usé de son âge, Gaius Annaeus, riche en tout, artisan de sa propre fortune.»

3) A, B C+ –que

  • a. prohibessis, defendas auerruncesque (Cat. agr. 141, 2)
    « empêcher, éloigner et détourner (les fléaux)»
  • b. Magnifice, grauiter animoseque uiuere (Cic. off. 1,92)
    «Vivre avec grandeur, avec dignité, avec fierté»
  • c. aegritudines irae libidinesque (Cic. Tusc. 1,80)
    «les chagrins, les colères, les désirs»
  • d. Ductu auspicio imperioque (CIL I2 626)
    «Sous le guide, les auspices, le pouvoir»

Un cas de figure parmi ceux qui viennent d’être signalés fut particulièrement fécond pour les effets stylistiques13) ; il s’agit du schéma 1b) dans ses deux variantes, l’une présentant un parallélisme : AB, AB, l’autre, un chiasme : AB, BA :

  • a. capillus passus, nudus pes (Ter. Phorm. 106)
    « des cheveux en désordre, les pieds nus»
  • b. hominem remotum a dialecticis, in arithmeticis satis exercitatum. (Cic. Att. 14,12,3)
    «un homme éloigné de l’art dialectique, dans l’arithmétique assez exercé.»

Ces schémas, caractérisés par la breuitas 14), l’absence de verbe et d’ancrage temporel, la gradation (climax) et les antithèses, sont très fréquents dans les portraits rédigés par les historiens. Ainsi, Salluste, par goût de l’archaïsme, a-t-il recours à l’asyndète dans le célèbre portrait de Catilina 15), sous la forme du chiasme :

  • satis eloquentiae sapientiae parum (Sall.Cat. 5, 4)
    «assez d’éloquence, peu de sagesse»

ou du parallélisme :

  • alieni adpetens, sui profusus (Sall.Cat. 5, 4)
    «avide du bien d’autrui, prodigue de son bien»

Tite-Live a imité Salluste dans le portrait d’Hannibal, constitué de couples parallèles s’ouvrant tous par la répétition d’un pronom-adjectif négatif :

  • Has tantas uiri uirtutes ingentia uitia aequabant : inhumana crudelitas, … nihil ueri, nihil sancti, nullus deum metus, nullum ius iurandum, nulla religio (Liv. 21,4,9)
    «Des vices énormes égalaient ces vertus exceptionnelles : une cruauté inhumaine … aucun sentiment du vrai, du sacré, aucune crainte des dieux, aucun respect des serments, aucun scrupule de conscience.»

Mais c’est surtout Tacite qui a conçu ses portraits sur le modèle sallustéen ; il suffit de rappeler le portrait de Galba structuré en parallélismes dans une phrase nominale :

  • Vetus in familia nobilitas, magnae opes ; ipsi medium ingenium, magis extra uitia quam cum uirtutibus. Famae nec incuriosus nec uenditator ; pecuniae alienae non adpetens, suae parcus, publicae auarus (Tac. hist. 1,49,2-3)
    « Dans sa famille la noblesse était antique et la fortune considérable ; pour lui son génie était médiocre, exempt de vices plutôt qu’orné de vertus ; il n’était point indifférent à la gloire mais n’en faisant point étalage ne désirant pas le bien d’autrui, ménager de sa propre fortune, avide du bien public.»

ainsi que le portrait de Livie :

  • a. mater impotens, uxor facilis (Tac. ann. 5,1,3)
    “mère impérieuse, épouse complaisante”

ou celui d’Antonius Primus :

  • b. raptor largitor, pace pessimus, bello non spernendus (Tac. hist. 2,86,2)
    «à la fois voleur et donneur prodigue, détestable dans la paix, mais en temps de guerre nullement à dédaigner.»

ou encore celui de Mucien, qui présente un chiasme sémantique :

  • c. Luxuria, industria, comitate arrogantia (Tac. Hist. 1,10,2)
    «C’était un mélange de dissipation et d’activité, de politesse et d’arrogance.»

selon un schéma faisant alterner vice et vertu, vertu et vice.

Les mêmes structures caractérisant les portraits de la tradition littéraire se retrouvent dans les elogia archaïques transmis par l’épigraphie :

  • a. honos fama uirtusque gloria atque ingenium (CIL I 10)
    « Honneur, réputation, vertu, gloire et réputation »
  • b quoiei uita defecit non honos honore (CIL I2 11)
    « Auquel la vie a fait défaut, non l’honneur public à son prestige. »

Bibliographie

Pour la bibliographie de cet article, voir, dans la 1ère partie (Lexique latin), la bibliographie sous les entrées des conjonctions de coordination et ainsi que -que.



Rédaction: Anna Orlandini & Paolo Poccetti

Révision: Michèle Fruyt, Peggy Lecaudé

Mise en ligne: juin 2014

1) À ce propos, on s’est posé la question de savoir si ce procédé caractérise en particulier la culture poétique des langues indo-européennes du Nord-Ouest de l’Europe : cf. G. Pasquali (1981).
2) Pour la valeur de ce terme, cf. G. Mounin (1974) s.v. élatif.
3) Cf. O. Riemann (1935, 583 n. 1).
4) La même remarque vaut pour senatum et populum Romanum chez Sall. Iug. 111,1, à propos duquel A. Ghiselli (2012) écrit : “Dualità è in Sall. Iug. 111, 1 Denique regi patefacit: quod polliceatur, senatum et populum Romanum, quoniam amplius armis valuissent, non in gratiam habituros ‘Infine fece capir chiaro al re che quello che egli prometteva non sarebbe valso a conquistargli il favore del senato né quello del popolo romano, che già nelle armi si sentivano i più forti’ ; è indice eloquente l’et in luogo della copula -que: questa congiunge fondendo, et congiunge distinguendo”.
5) Les structures phoniques sont variables d’une langue à l’autre, du fait de la nature de l’accent et du corps syllabique des mots ; c’est pourquoi l’emploi de l’asyndète comme outil coordonnant varie d’une langue à l’autre. Ainsi, l’asyndète entre deux mots allitérant, qui caractérise les textes latins archaïques de style élevé, est presque inconnue de la langue grecque (E. Wölfflin, 1903).
6) Cf. P.J. Hopper & E.C. Traugott (1993, 172) ; J.B. Johannessen (1998, 84).
7) Cf. J.B. Hoffmann - A. Szantyr (1972, 804 s.).
8) J. Wackernagel (1938, 161).
9) R. Lazzeroni (1959, 123).
10) Cf. S. Timpanaro (1988, 272 s.), qui à son tour cite F. Leo (1960 , 164) : bina uocabula membraue Latini quoque particulis copulatiuis coniuncta efferre praetulerunt, terna crebro non coniuncta posuere.
11) En latin, l’emploi du double -que est, comme nous le disions, très rare ; non classique, il ne sert jamais à introduire deux propositions, mais à souligner un concept unitaire avec un pouvoir expressif qui est, selon certains, aussi généralisant : Ventisque fluctibusque / iactatae (Plaut. Rud. 369 s.) (la force de la tempête) ; meque regnumque meum gloria honorauisti (Sall. Iug. 10,2) (la personne du locuteur et son règne ne constituent qu’une seule chose) ; quique Romae quique in exercitu erant (Liv. 22,26,5) (l’ensemble des citoyens). Cf. aussi meque teque et le type grec attesté en Il. 1,544, qui, selon A . Meillet (1898 , 273), a signifié « le père des dieux et des hommes en général ». Pour d’autres langues, cf. C. Watkins ( 1994, 305, n.4).
12) Cf. S. Timpanaro (1988, 266).
13) Cf. J.B. Hofmann (1985, 273).
14) Cf. A. Klinz (1982, 181-187).
15) Ce passage est un bel exemple de “portrait paradoxal”, cf. A. La Penna (1976).