Le vocabulaire du silence en latin

Jean-François THOMAS



5. Les substantifs

Le substantif silentium est le terme générique pour désigner le silence, mais reticentia et taciturnitas ont des emplois plus spécialisés.

5.1. Taciturnitas

Taciturnitas est évidemment proche de silentium, avec lequel il peut se trouver en parallèle comme en :

  • Cic. Pis. 32 :
    tu curiae taciturnitatem annuam, tu silentium perpetuum iudiciorum ac fori … in maledicti loco pones … ?
    « Et toi, … le mutisme gardé un an par la Curie, le silence contenu des tribunaux et du Forum …, tu m’en fais autant d’insultes ? » (trad. P. Grimal) ; cf. Cic., Ad. Quint. 2,1,1.

mais il présente avec lui certaines différences. D’abord, durant la période considérée, il est beaucoup plus rare et appartient à des niveaux de langue plus soutenus, caractérisés par une certaine solennité. Marqué sur le plan stylistique, il l’est aussi par deux nuances, par rapport à silentium, d’emploi bien plus large.

Il désigne ainsi la discrétion et les contextes illustrent la capacité du locuteur à ne pas parler quand l’interlocuteur cherche à susciter chez lui une réaction :

  • Pl. Trin. 140-144 :
    Subigis maledictis me tuis, Megaronides,
    nouo modo adeo ut quod meae concreditumst
    taciturnitati clam, fide et fiduciae,
    ne enuntiarem quoiquam neu facerem palam,
    ut mihi necesse sit iam tibi concredere.

    « Tu me réduis par tes reproches, Mégaronide, et contre toute attente, à ce point qu’un secret confié à ma discrétion, à ma bonne foi, à ma loyauté, un secret que je ne devais communiquer ni révéler à personne, me voici maintenant dans la nécessité de te le confier. » (trad. A. Ernout, Paris, CUF)

Le mot désigne aussi la position de repli dans un entretien :

  • Cic., Brut. 231 :
    sed tamen te arbitror malle ipsum tacere quam taciturnitatem nostram experiri.
    « … mais je crois que tu aimes mieux te taire toi-même, que mettre notre discrétion à l’épreuve » (trad. J. Martha) ; de même : Tér., Andr. 32 ; Cic., Fam. 1, 5a, 2 ; Val. Max. 4, 7, 7 ; Tac., Ann. 1, 74, 4.

À partir de la qualité de discrétion, le terme désigne aussi la conséquence, le long silence. Il est alors riche d’enjeux. Il révèle une vérité, alors que tout est fait pour la masquer :

  • Cic., Verr. II, 1, 80 :
    nonne causam hanc quam nos proposuimus cum illorum testimonia tum istius taciturnitas perpetua confirmat ? \\« … la cause que nous avons exposée n’est-elle pas confirmée également et par les dispositions des témoins, et par le silence perpétuel de cet homme ? »

Il est une règle à laquelle les atteintes portées peuvent avoir de graves conséquences, quand il s’agit du secret des délibérations sénatoriales :

  • Val. Max. 2, 2, 1 :
    Numquam enim taciturnitatem, optimum et tutissimum administrandarum rerum uinculum, labefactari uolebant.
    « Car on n’acceptait jamais alors que le secret, qui est le moyen le meilleur et le plus sûr de tenir en main la gestion des affaires, fût mis en péril » (trad. R. Combes)
    De même : Cic., Verr. II, 5, 138 ; Cat. 1, 16 ; Cluent. 18 ; Inv. 1, 54 ; Att. 7, 8, 1 ; Tac., Ann. 15, 54, 1.

La capacité à tenir le silence et le fait de rester silencieux alors même que les sollicitations ne manquent pas rejoignent la valeur propre de tacere, « se replier dans le silence par rapport à une communication possible ». Il en reste quelque chose dans le sens du français taciturne.

5.2. Reticentia

Reticentia peut, certes, être le substantif associé à tacere pour le silence pesant choisi par l’interlocuteur :

  • Pl. Merc. 893 :
    Quid taces ? dic ; enicas me miserum tua reticentia …
    « Pourquoi ne dis-tu rien ? Parle, tu m’assassines, tu me fais souffrir par ton silence …»

Il en est de même, sur un plan plus collectif, pour le silence des générations futures, possible mais écarté :

  • Cic., Phil. 14, 33 :
    quod uestra uirtus neque … reticentia posterorum sepulta esse poterit, cum uobis immortale monumentum suis paene manibus senatus populusque romanus exstruxerit.
    « … car votre valeur ne pourra pas être ensevelie … dans le silence de la postérité, puisque le sénat et le peuple romain vous auront élevé presque de leurs mains un monument immortel. »

Cependant, cet emploi reste très rare et le mot appartient d’abord à la langue technique de la rhétorique, où il est l’un des termes utilisés pour désigner l’apopsiopèse. Cette figure est ainsi définie ainsi par Quintilien :

  • Quint. Inst. 9, 2, 54-55 :
    Ἀποσιώπησις, quam idem Cicero reticentiam, Celsus obticentiam, nonnulli interruptionem appellant, et ipsa ostendit adfectus … ut ‘Quos ego – sed motos praestat componere fluctus’, uel sollicitudinis et quasi religionis … uel alio transeundi gratia : ‘Cominius autem – tametsi ignoscite mihi, iudices’.
    « Aposiopèse, que le même Cicéron appelle reticentia, Celse obticentia, quelques-uns interruptio, est utilisée, elle-même aussi, pour indiquer la passion … : ‘Vous que … Mais il vaut mieux, calmer l’onde agitée’, ou l’inquiétude et une sorte de scrupule …, ou bien cette figure sert aussi de transition : ‘Or, Cominius – mais excusez-moi, juges’. » (trad. J. Cousin) ; de même Cic., De orat. 3, 205 ; Orat. 138 ; Quint. 9, 1, 31 ; 9, 3, 60.

Ces reticentiae ne font pas qu’exprimer des sentiments du locuteur ou marquer une transition, mais le retrait qu’elles introduisent dans l’énoncé et l’énonciation ouvre à l’interlocuteur la voie et la voix de l’implicite :

  • Quint. Inst. 9, 2, 71 :
    Res ipsae perducant iudicem ad suspicionem, et amoliantur cetera ut hoc solum supersit : in quo multum etiam adfectus iuuant et interrupta silentio dictio et cunctationes. Sic enim fiet ut iudex quaerat illud nescio quid ipse quod fortasse non crederet si audiret, et ei quod a se inuentum existimat credat.
    « Que les faits conduisent eux-mêmes le juge à soupçonner, et écartons tout le reste, afin que cela seul subsiste ; c’est à quoi nous aident beaucoup l’appel aux passions, les silences qui interrompent le débit, et les hésitations. De cette façon, le juge cherchera de lui-même je ne sais quoi auquel peut-être il ne croirait pas, s’il l’avait entendu exposer, mais auquel il croit, parce qu’il pense l’avoir trouvé lui-même » (trad. J. Cousin) ; de même Quint. 8, 3, 85.

Cette suspension se rattache à l’idée générale de retrait volontaire par rapport à la prise de parole possible, qui est la valeur de base de tacere. Cette retenue explique la valeur du français réticence, qui d’ailleurs ne s’emploie pas seulement à propos de l’échange verbal (cf. fr.éprouver une réticence à agir).

L’interruption volontaire, le retrait sont soulignés par la valeur du préverbe re- « en arrière »1). D’ailleurs, bien des contextes de reticere mettent en évidence que la personne désignée par le sujet grammatical du verbe agit avec détermination. La personne se tait ainsi alors que la pression est forte pour qu’elle parle :

  • Pl. Pers. 365-368 :
    Saturio. Virgo atque mulier nulla erit quin sit mala,
    quae praeter sapiet quam placet parentibus
    .
    Virgo. Virgo atque mulier nulla erit quin sit mala,
    quae reticet, si quid fieri peruorse uidet
    .
    « Saturion. Femme ou fille ne vaudra jamais rien, quand elle en saura plus que ne veulent ses parents. – La jeune fille. Femme ou fille ne vaudra jamais rien, quand elle demeure muette en voyant faire quelque chose de travers. » (trad. A. Ernout, Paris, CUF)

ou, au contraire, elle fait le choix de ne pas se taire malgré les menaces :

  • Liv. 3, 41, 3 :
    et ad Valerium negantem se priuato reticere lictorem accedere iussit Appius.
    « Et, comme Valérius déclarait qu’un particulier ne le ferait pas taire, Appius envoya vers lui un licteur. »

Le sujet grammatical du verbe peut être aussi un nom de sentiment, par exemple pour souligner la prégnance de la crainte qui réduit au silence le messager, dont la mission est pourtant de tout dire :

  • Ps.-Sén., Oct. 797-800 (à propos de la destruction des statues de Poppée) :
    membra…
    …obruunt turpi diu
    calcata caeno. Verba conueniunt feris
    immixta factis, quae timor reticet meus.

    « … on traîne les membres de tous côtés, on les écrase en les piétinant dans une boue hideuse. Les paroles qu’ils y mêlent et que la crainte me fait taire sont en accord avec ces actes sauvages. » (trad. F.-R. Chaumartin)

Il n’est pas indifférent que reticere soit pourvu d’une négation, et ce, dans une proportion plus importante que tacere. Le phénomène s’observe pour la plupart des occurrences plautiniennes et il est encore bien marqué ensuite. Non reticere, c’est affirmer la volonté de la personne sujet de s’engager dans l’échange quand d’autres voudraient qu’il s’en écarte ou, du moins, s’y attendraient. Le refus du silence devient une force face à la force physique :

  • Pl. Amph. 396-397 :
    Vt libet, quid tibi libet fac, quoniam pugnis plus uales.
    Verum, utut es facturus, hoc quidem hercle haud reticebo tamen.

    « Si tu veux, comme tu veux : tes poings sont les plus forts. Mais tu auras beau faire, par hercule, c’est là une chose que je ne tairai pas. » (trad. A. Ernout)

Reticere n’est, bien sûr, pas fondamentalement différent de tacere, mais par sa moindre fréquence il est un terme marqué, et, sur le plan sémantique, il met l’accent sur la volonté de retenir une prise de parole2). L’on comprend alors l’emploi spécialisé du substantif pour l’aposiopèse.

Il est évidemment illusoire d’établir une spécialisation des termes du champ lexical selon les différentes formes du silence, mais des tendances se dégagent. L’on peut demeurer durablement en dehors de l’échange et cette atonie est exprimée par silere, tandis que tacere qualifie plutôt la situation de celui qui reste silencieux par rapport à une situation de communication à laquelle il a pu ou pourrait participer. Il n’est pas indifférent que la distinction se retrouve à travers le parallèle entre les deux déesses du silence : Angerona garde secret le nom de Rome et assure ainsi la sauvegarde de la ville (Pline HN 3, 65 ; Macr., Sat. 3, 9, 3-5), ce qui rejoint l’analyse de silere ; Tacita, la bien nommée justement, se voit arracher la langue pour avoir dévoilé les amours secrètes de Jupiter et de Juturne (Ov., Fast., II, 571-616)3).

Les nuances s’estompent quand la plus grande fréquence est celle du substantif d’un groupe morpho-sémantique (silentium) et le verbe de l’autre (tacere). Elles se retrouvent en français partiellement avec la retenue devant l’échange verbal qu’expriment taciturne et réticence ou la durée qui peut être celle du silence. Le silence n’est donc pas simplement le contraire ou l’absence de la parole, mais le retrait hautement significatif par rapport à une parole possible4).


Aller au §4 ou Retour au plan ou Aller au §6

1) Voir MOUSSY 2001, 174 et 186.
2) Corrélativement, il s’emploie pour le silence comme pause régulière dans le mouvement de la respiration (Rhét. Hér. 3, 21) : recreatur enim spiritu uox et arteriae reticendo adquiescunt. « Car la respiration redonne de la vigueur à la voix et le silence repose la trachée. » (trad. G. ACHARD)
3) Voir A. DUBOURDIEU (2003, 268-269 ; 272-274) et Y. NURTANTIO (2014, 12-17).
4) Voir, sur un plan plus général, l’étude de Ch. GLENN (2004, 5-12 ; 58-64).