Le vocabulaire de la crainte en latin

J.-F. Thomas



Ce texte est un résumé de THOMAS J.-F., “De terror à uereri : enquête lexicale sur les formes de peur et de crainte en latin”, Revue de Philologie, 86-2, 2012, p. 143-163.



Dans Le Grand Gaffiot les mêmes mots sont souvent utilisés pour traduire les termes latin du champ lexical de la crainte, ce qui est bien sûr inévitable, mais cela invite aussi à rechercher dans quelle mesure leurs emplois sont différents. L’étude, conduite sur une période assez longue de Plaute aux débuts de l’époque impériale, concerne les verbes et les noms correspondants formidare, metuere, pauere, timere, uereri, à l’exception de uerecundia et de terrere, mais en intégrant terror. Le point de référence peut être la comparaison conduite dans ce passage des Tusculanes de Cicéron (4, 19) :

  • terrorem metum concutientem …, timorem metum mali adpropinquantis, pauorem metum mentem loco mouentem.
    « … l’effroi (terrorem) est une crainte qui ébranle …, la peur (timorem) une crainte d’un mal qui approche, l’épouvante (pauorem) une crainte qui met l’esprit en fuite. » (trad. J. Humbert)

Dans le champ lexical de la peur et de la crainte, terror est le terme qui exprime le sentiment le plus intense. Nom d’agent en –or sur la base de terrere « effrayer », il s’applique d’abord à ce qui provoque une vive peur. Bromie, la servante d’Alcmène, témoigne du fracas d’en haut qu’elle a entendu lors de l’accouchement de sa maîtresse (Plt., Amph. 1066) :

  • ‘Exsurgite’, inquit, ‘qui terrore meo occidistis prae metu’

et, si la peur (metus) provoque la chute, elle est elle-même due à l’effroi (terrore) suscité par ces voix : « Levez-vous, ajoute-t-il, vous que la peur a jetés par terre devant les manifestations terribles de ma puissance » (trad. A. Ernout). Le passage se fait facilement vers une peur qui atteint en général un degré extrême (Caes., B. G. 2, 12, 1) :

  • Postridie eius diei Caesar, priusquam se hostes ex terrore ac fuga reciperent, in fines Suessionum, qui proximi Remis erant, exercitum duxit.
    « Le lendemain César, avant que les ennemis ne se soient remis de leur fuite paniquée, conduisit son armée dans le pays des Suessions, qui étaient voisins des Rèmes.»

Pauere – pauor s’appliquent à un état affectif où la vive inquiétude est provoquée par un choc brutal. L’arrivée d’une lettre menaçante pour la suite des amours du jeune maître est une nouvelle imprévisible jetant Calidore dans un trouble qu’observe bien l’esclave Pseudolus avant de le rassurer, ne paue (Plt., Pseud. 101-103) :

  • Quod tu istis lacrumis te probare postulas,
    non pluris refert quam si imbrem in cribrum geras.
    Verum ego te amantem, ne paue, non deseram

    « Toutes les larmes que tu verses pour prouver tes bons sentiments ne feront pas plus que si tu portais de l’eau dans un crible. Mais n’aie pas peur, je ne t’abandonnerai pas dans tes amours. » (trad. A. Ernout)

Le choc à l’origine du trouble est tellement fort que le substantif pauor peut être déterminé par un adjectif comme lymphaticus, qualifiant au propre celui qui délire (Liv., 10, 28, 9-10) :

  • Essedis carrisque superstans, armatus hostis ingenti sonitu equorum rotarumque aduenit et insolitos eius tumultus Romanorum conterruit equos. Ita uictorem equitatum uelut lymphaticus pauor dissipat ; sternit inde ruentes equos uirosque improuida fuga
    « Les ennemis surgirent en armes, debout sur des chars de guerre et des voitures, avec un grand bruit de sabots et de roues, et leur vacarme effraya les chevaux des Romains qui n’y étaient pas habitués. Une sorte de folle panique mit en déroute la cavalerie victorieuse : dans la bousculade, les hommes et les chevaux tombèrent les uns sur les autres. »

Cela correspond à celle dégagée par Cicéron (Tusc. 4, 19).

Formidare – formido, dès leurs premières attestations plautiniennes, s’appliquent à une inquiétude vive et très prenante dans le temps. Elle est, par exemple, celle des débiteurs poursuivis par leurs créanciers (Plt., Cas. 23-24) :

  • Eicite ex animo curam atque alienum aes,
    ne quis formidet flagitatorem suum

    « Bannissez de vos esprits les soucis et les dettes ; que personne ne soit terrorisé par son créancier.»

L’image de Phaëton voulant monter toujours plus haut est à la base d’une crainte qui doit animer l’interlocuteur d’Ovide durant toute sa vie (Ov., Tr. 3, 4a, 31-32) :

  • Tu quoque formida nimium sublimia semper,
    propositique, precor, contrahe uela tui !

    « Toi, aussi, redoute toujours une élévation trop grande et, je t’en supplie, resserre les voiles de tes projets ! » (trad. J. André).

Cette peur est donc un état qui perdure.

Vereri exprime une crainte animée par le respect dès ses premières occurrences chez Plaute (Mil. 1265-1266) :

  • PY. Nescio tu ex me hoc audieris an non : nepos sum Veneris.
    AC. Mea Milphidippa, adi, obsecro, et congredere. PY.Vt me ueretur
    « Pyrgopolinice. Je ne sais pas si je te l’ai déjà dit : je suis le petit-fils de Vénus —  Acrotéleutie. Ma chère Milphidippa, va, je te prie, aborde-le. — PY. Quelle crainte je lui inspire ! » (trad. A. Ernout).

Le verbe a un autre emploi. Le respect suppose en effet la reconnaissance d’une supériorité pleinement justifiée et donc une distance symbolique, qui, à un niveau plus abstrait, correspond à une capacité d’anticipation qui sait prendre la mesure d’une situation inquiétante complexe (Cic., Acad. 2, 5) :

  • Ac uereor interdum ne talium personarum cum amplificare uelim minuam etiam gloriam. Sunt enim multi qui omnino Graecas non ament litteras, plures qui philosophiam
    « Mais je crains parfois que, s’agissant de tels personnages, je ne diminue leur gloire en voulant la magnifier. Nombreux sont, en effet, ceux qui n’aiment pas du tout la littérature grecque, plus encore ceux qui détestent la philosophie … » (trad. J. Kany-Turpin, éd. Flammarion).

C’est sans doute le verbe appréhender qui rend le mieux cette nuance.

Les familles morpho-sémantiques de metuere et timere en latin préclassique peuvent évidemment s’équivaloir comme en Plt. Most. 1145 :

  • Fac ego ne metuam mihi, atque ut tu meam times uicem
    « Arrange-toi pour que je n’aie rien à craindre et que ce soit toi qui craignes à ma place. »

Cependant, il existe des différences de fréquence (timere – timor bien moins usité que metuere – metus) et surtout de construction. L’emploi absolu de timere est bien plus usuel que celui de metuere. La construction sans COD de timere recentre le procès sur le sujet et son vécu, celui de metuere sur une mise en relation entre l’état et sa cause, comme en Plaute, Most. 542-543 :

  • Metuo ne de hac re quippiam indaudiuerit.
    Accedam atque adpellabo. Ei, quam timeo miser !

    « J’ai peur qu’il n’ait appris quelque chose de cette affaire. Avançons et allons lui parler. Hélas, j’ai une peur affreuse ! » (trad. A. Ernout).

L’absence de complément d’objet avec timere a comme corollaire l’absence de complément du nom pour timor, alors que metus est attesté, rarement il est vrai, avec le génitif de la situation qui génère la crainte. Timere-timor pourraient se paraphraser par « être en proie à une peur et une crainte dans et pour le présent ». Metuere-metus ont cet emploi certes, mais ils ont un emploi plus large, plus vague aussi, « éprouver une forte inquiétude sur quelque chose ».

Comme précédemment, les emplois de metuere et timere en latin classique ne présentent pas de différence de degré dans l’intensité du sentiment ni de spécialisation dans tel ou tel domaine. Deux évolutions se manifestent. Si en latin préclassique, metuere – metus est plus fréquent que timere – timor, la symétrie s’efface et les termes les plus usités sont le substantif d’une série et le verbe de l’autre, metus et timere. Quant aux différences sémantiques, elles sont loin d’être systématiques, mais fonctionne encore la distinction entre l’inquiétude se focalisant sur la situation qui la nourrit (metuere – metus) et l’état du sujet en proie à l’inquiétude (timere – timor). En témoignent l’absence de COD plus courante pour timere que pour metuere, la prédominance du génitif objectif avec metus et enfin certains contextes. Dans ce passage de Cicéron, timor se dit du sentiment de vive inquiétude éprouvé par les sénateurs, mais metuere est employé pour le contenu de cette inquiétude, le fer et le feu (Mur. 85) :

  • Versabitur … in curia timor, in foro coniuratio … omni autem in sede ac loco ferrum flammamque metuemus.
    « Bientôt il y aura la peur (timor) dans la Curie, la conspiration dans le Forum …Où que nous nous trouvions, nous redouterons (metuemus) le fer et la flamme. »

Timere – timor et metuere – metus sont souvent équivalents, mais un certain nombre d’occurrences invitent à distinguer le sentiment et l’objet, l’émotion ressentie devant la menace et la focalisation liée à la représentation que l’on se fait du danger. La sémantique du latin corrobore les distinctions établies en psychologie1).


Rédaction : Jean-François THOMAS
Mise en ligne : Janyce DESIDERIO, Avril 2015

1) D. de Courcelles, « Éloigner la peur au seuil de la modernité : les interprétations humanistes de Montaigne et de Cervantès », dans A.-M. Dillens (dir.), La peur : émotion, passion, raison, Bruxelles, Publications des FUSL, 2006, p. 54-55 ; Fr. Guery, « Metu carere, insuffisance éthique ou démagogie politique », ibid., p. 144-147.