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potentia, -ae (f.) substantif




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4.2. Exposé détaillé

Les valeurs sémantiques

1)

de potentia sont peu nombreuses : dans son emploi le plus ancien et le plus fréquent, le lexème a le sens large de « capacité d’influence / de X / fondée sur des caractéristiques de X / au sein d’une sphère Z » ; en revanche, il possède plusieurs valeurs référentielles

2)

rattachées à ce sens, selon la manière dont les variables X et Z sont saturées. Ses deux autres valeurs sémantiques, « capacité / de X / fondée sur des caractéristiques de X / de faire une action Y » et « capacité / de X / de s’actualiser » apparaissent plus tard dans les textes, sont plus rares et plus techniques.

A.La puissance comme capacité d’influence au sein d’une sphère déterminée

Dérivé de potens, adjectif fréquemment utilisé au sein du vocabulaire politique et social pour dénoter les « puissants », potentia fait référence en premier lieu, à la fois du point de vue chronologique et du point de vue fréquentiel, à une puissance de fait à caractère social se manifestant au sein de la cité. De là, le lexème a pu dénoter la puissance effective non plus seulement d’individus humains, mais aussi d’entités diverses, recevant alors des emplois techniques.

A.1. La puissance d’individus ou de groupes sociaux

Lorsqu’il est employé dans le domaine des relations sociales et politiques romaines, potentia

a un sens et des connotations assez bien stabilisés : en général, il fait référence à la puissance de fait d’un individu ou d’un groupe social dans la cité, que celui-ci ait ou non une fonction politique officielle. À la différence de pouvoirs fondés et définis institutionnellement, comme la //potestas// et l’imperium (cf. §5.4.), la puissance que les Romains appellent potentia ne repose que sur des éléments de caractérisation sociale, et notamment la naissance (genus), l’argent (pecunia, diuitiae) et les appuis (opes)3)

. En cela, la potentia est, dans les premiers temps de la République, l’apanage de la classe des nobiles (« nobles »).

Le lexème est connoté positivement sur l’échelle évaluative4)

, mais, le plus souvent, négativement sur l’échelle axiologique5)

, fait révélateur de la défiance romaine envers toute forme de pouvoir non encadré, non limité dans le temps et dans son étendue par son caractère officiel et institutionnel.

A.1.1. Connotation positive sur l’échelle évaluative

La puissance sociale dénotée par potentia

est présentée comme un objet de désir pour ceux qui la possèdent ou qui sont en position de la posséder un jour : le lexème se trouve ainsi plusieurs fois en position de complément au génitif du substantif cupiditas, des adjectifs cupidus et auidus ou en fonction de complément d’objet du verbe quaerere :

Cic. Off. I, 8, 26 :

Est autem in hoc genere molestum, quod in maximis animis splendidissimisque ingeniis plerumque exsistunt honoris, imperii, potentiae, gloriae cupiditates .

« Mais il y a de grave en cette affaire, que c’est dans les âmes les plus grandes et dans les caractères les plus brillants, que se rencontre la plupart du temps la passion des honneurs, du pouvoir, de la puissance, de la gloire. » (traduction M. Testard, 1965, CUF)

Cic. Off. I, 27, 70 : Quare cum hoc commune sit potentiae cupidorum cum his quos dixi otiosis alteri se adipisci id posse arbitrantur si opes magnas habeant alteri si contenti sint et suo et paruo.

« Et ainsi, puisque cet idéal [= vivre comme on veut, librement] est commun à ceux qui sont avides de pouvoir et à ceux que j’ai dit en repos, c’est donc que les uns pensent pouvoir l’atteindre en disposant de grandes ressources, et les autres en se contentant de leur avoir et de peu. » (traduction M. Testard, 1965, CUF)

Sall. J. XV, 4 : […] sed ex omnibus maxume Aemilius Scaurus, homo nobilis, inpiger, factiosus, auidus potentiae, honoris, diuitiarum, ceterum uitia sua callide occultans.

« […] le plus intransigeant était M. Aemilius Scaurus, personnage de naissance noble, laborieux, intrigant, avide de pouvoir, d’honneur, de richesses, du reste habile à cacher ses vices. » (traduction A. Ernout, 1941, CUF)

Sall. J. LXXXVI, 3 : […]et homini potentiam quaerenti egentissumus quisque opportunissumus […].

« […] et de fait, pour un homme en quête du pouvoir, les meilleurs partisans sont les plus besogneux […]. » (traduction A. Ernout, 1941, CUF)

Dans le De officiis (I, 3, 9), Cicéron, lorsqu’il expose l’avis du stoïcien Panétius, classe la puissance dénotée par potentia parmi toutes les choses « dont on peut s’aider et aider les siens » (quibus et se possint iuuare et suos), à côté de « l’avantage et de l’agrément de la vie » (uitae commoditatem iucunditatemque), les moyens d’existence et les richesses (facultates rerum atque copias), et les ressources (opes

) : sur le strict plan de l’utilité (utilitas), c’est-à-dire sans considération d’ordre moral, potentia est donc un lexème connoté positivement

6)

.

A.1.2. Connotation négative sur l’échelle axiologique

Mais, comme le montrent déjà les exemples ci-dessus, potentia est le plus souvent connoté négativement sur le plan des valeurs morales. Ainsi, il est très majoritairement employé à propos de personnages dépréciés. Dans les discours de Cicéron, il s’agit presque toujours soit de l’adversaire ou des adversaires de Cicéron eux-mêmes, soit de personnages qui ne sont pas toujours clairement identifiés et qui constituent l’entourage et les soutiens de l’adversaire : Verrès dans les Verrines, Antoine dans les Philippiques, ou encore Chrysogonus, puissant affranchi à l’initiative de l’accusation de parricide portée contre Sextus Roscius dans le Pro Roscio. Ces personnages, caractérisés par leur potentia, sont décrits comme ambitieux et prêts à tout pour servir leur propre intérêt plutôt que celui de l’tat :

Cic. Verr. prim. 35 : Nam illud mihi nequaquam dignum industria conatuque meo uidebatur, istum a me in iudicium iam omnium iudicio condemnatum uocari, nisi ista tua intolerabilis potentia et ea cupiditas qua per hosce annos in quibusdam iudiciis usus es, etiam in istius hominis desperati causa interponeretur .

« Car il me semblait absolument indigne de mes soins et de mes efforts de faire passer en jugement cet homme déjà condamné par le jugement de tous ; je ne l’aurais pas fait, si ton intolérable despotisme, cette passion dont tu as fait preuve ces dernières années dans certaines instances judiciaires, n’étaient pas encore intervenus dans l’affaire d’un accusé dont le cas est désespéré. »

Cic. Phil. VII, 17 : Quis huius potentiam poterit sustinere, praesertim cum eosdem in agros etiam deduxerit ?

« Qui pourra résister à sa [Marc-Antoine] puissance, surtout quand il aura encore donné des terres à ces mêmes gens ? » (traduction P. Wuilleumier, 1960, CUF)

Cic. Amer. 35 : Criminis confictionem accusator Erucius suscepit, audaciae partes Roscii sibi poposcerunt, Chrysogonus autem, is qui plurimum potest, potentia pugnat.

« La fabrication du grief, c’est Erucius, en fonction d’accusateur, qui s’en est chargé ; le rôle de l’audace, ce sont les Roscii qui l’ont réclamé tandis que Chrysogonus, un homme puissant s’il en fut, attaque, armé de sa puissance. » (traduction F. Hinard, 2006, CUF)

La potentia

fait donc partie des défauts de l’adversaire, qu’il s’agit de mettre en évidence afin de provoquer l’hostilité des juges et de l’auditoire à son endroit. Ce procédé, nettement observable dans sa pratique oratoire, fut également théorisé par Cicéron dans le De inuentione : afin de se concilier la bienveillance (beniuolentia) de son auditoire lors d’un procès, l’orateur peut décrire la personnalité de l’adversaire dans le but d’attirer sur lui la haine (odium), l’hostilité (inuidia) ou le mépris (contemptio). C’est pour susciter l’hostilité que l’avocat met en avant, entres autres, la potentia de ses adversaires :

Cic.

Inu

. I, 16, 22 :

In inuidiam, si uis

eorum, potentia

, diuitiae

, cognatio

[

pecuniae

]

proferentur atque eorum usus

arrogans et intolerabilis, ut his rebus magis uideantur quam causae suae confidere.

« L’hostilité, si on montre leur violence, leur puissance, leur fortune, leurs parentés, l’usage superbe et insupportable qu’ils en font, au point qu’ils semblent plus s’appuyer sur ces moyens que sur la justesse de leur cause. » (traduction G. Achard, 1994, CUF)

La juxtaposition de //uis//

, potentia

, diuitiae et cognatio permet de cerner les caractéristiques sociales et psychologiques du type d’individu susceptible de détenir la potentia : capable d’actions violentes s’exerçant contre la volonté d’autrui, notamment s’il est en charge d’une magistrature officielle

7)

, riche et de haute naissance.

Le lexème est aussi

qualifié par des adjectifs qui soulignent son orientation négative du point de vue de ceux qui sont en position de subir la puissance d’autrui. Certains de ces adjectifs sont en effet porteurs d’un sème de passivité, en particulier ferenda, intolerabilis et intoleranda, que l’on trouve plusieurs fois avec potentia – le premier étant nié par minime, uix ou non :

Cic. Phil. I, 29 : populo Romano minime ferendam potentiam .

« une puissance absolument insupportable pour le peuple romain »

Cic. Planc. 24 : […] non inuidiosa gratia, non potentia uix ferenda […].

« […] ni en usant d’un crédit qui peut sembler importun, ni en recourant à une influence intolérable […]. » (traduction P. Grimal, 1976, CUF)

Cic. Off. III, 8, 36 : […]hinc opum nimiarum, potentiae non ferendae […]existunt cupiditates […].

« […] de là surgit la convoitise des richesses excessives, d’une puissance insupportable […]. » (traduction M. Testard, 1970, CUF)

Cic. Verr. prim., 35 : ista tua potentia intolerabilis (cf. ci-dessus) ;

Cic. Amer. 36

8)

: Ego crimen oportet diluam, uos et audaciae resistere et hominum eius modi perniciosam atque intolerandam potentiam primo quoque tempore exstinguere atque opprimere debetis.

« Moi, il me faut démonter le grief tandis que vous, vous devez faire obstacle à l’audace, éteindre et écraser, à la première occasion, la puissance néfaste et intolérable d’individus de cette engeance. » (traduction F. Hinard, 2006, CUF)

La puissance est en outre souvent excessive (nimia), dangereuse (perniciosa, periculosa : voir l’exemple précédent) ou injuste (iniusta) pour celui qui la subit :

Cic. Amer. 122

9)

: Nimiam gratiam potentiamque Chrysogoni dicimus et nobis obstare et perferri nullo modo posse et a uobis, quoniam potestas data est, non modo infirmari uerum etiam uindicari oportere.

« L’influence et la puissance excessives de Chrysogonus, j’ai dit qu’elles nous faisaient obstacle et étaient insupportables, et qu’il vous fallait, puisque le pouvoir vous en est donné, non seulement les réduire, mais encore les châtier. »

(traduction F. Hinard, 2006, CUF)

Sall. J. XLI, 10 : Nam ubi primum ex nobilitate reperti sunt qui ueram gloriam iniustae potentiae anteponerent, moueri ciuitas, et dissensio ciuilis, quasi permixtio terrae, oriri coepit.

« Car du jour où il se trouva dans la noblesse des hommes pour préférer la vraie gloire à une injuste domination, l’Etat en fut tout secoué, et tel un tremblement qui bouleverse les terres, on vit poindre la discorde entre les citoyens. » (traduction A. Ernout, 1941, CUF)

La fréquence de l’adjectif nimia comme qualificatif de potentia témoigne aussi de sa nature scalaire : souvent grande, cette puissance est amenée à toujours s’élever, jusqu’à l’excès. Par ce fait même, elle est aussi très fragile. En effet, celui qui subit ses abus est amené à la craindre (pertimere) et doit la supporter comme un fardeau qui pèse sur lui (ferre, sustinere)

:

Cic. Verr. II, 179 : Meminero […]me Siculis satis esse facturum si quae cognoui in Sicilia, quae accepi ab ipsis, diligenter exposuero, populo Romano si nullius uim, nullius potentiam pertimuero […].

« Je me souviendrai […] que je donnerai satisfaction aux Siciliens en exposant avec un soin diligent les faits dont j’ai eu connaissance en Sicile, les faits qu’ils m’ont appris eux-mêmes – au peuple romain, en ne redoutant la violence de personne, la puissance de personne, […]. » (traduction H. de la Ville de Mirmont, 1923, CUF)

Cic. Phil. II, 26 : Quid ? C. Cassius, in ea familia natus quae non modo dominatum, sed ne potentiam quidem cuiusquam ferre potuit, me auctorem, credo, desiderauit.

« Quoi ? C. Cassius, né dans une famille qui n’a jamais pu supporter, je ne dis pas la tyrannie, mais même l’autorité de qui que ce soit, a eu, j’imagine, besoin d’être inspiré par moi ! » (traduction A. Boulanger et P. Wuilleumier, 1959, CUF)

Cic. Phil. VII, 17 : Quis huius potentiam poterit sustinere, praesertim cum eosdem in agros etiam deduxerit ?

« Qui pourra résister à sa [Marc-Antoine] puissance, surtout quand il aura encore donné des terres à ces mêmes gens ? » (traduction P. Wuilleumier, 1960, CUF)

A.1.3. Terme non connoté ou connoté positivement sur l’échelle axiologique

Mais, avec l’évolution et les transformations du régime républicain, et notamment la possibilité pour les plébéiens d’accéder aux plus hautes magistratures (à partir de 367 av. J.-C.), la potentia

n’est plus strictement rattachée à des caractéristiques sociales, mais peut aussi s’appliquer à des personnages charismatiques ayant acquis une importance particulière au sein de la cité, soit par leurs victoires à la guerre, soit par leurs actions lorsqu’ils étaient en charge du consulat, comme Pompée sous la plume de Cicéron ; dans le passage suivant, potentia se trouve ainsi, exceptionnellement, marqué positivement sur l’échelle axiologique :

Cic.

Fam

. I, 9, 11 :

Cum autem in re publica Cn. Pompeius princeps esset uir, is qui hanc potentiam et gloriam maximis in rem publicam meritis praestantissimisque rebus gestis esset consecutus, cuiusque ego dignitatis ab adulescentia fautor, in praetura autem et in consulatu adiutor etiam extitissem.

« Mais c’était Pompée qui occupait le premier rang dans l’Etat, Pompée qui devait sa puissance et sa gloire actuelles aux plus éminents services et aux plus belles actions, Pompée, dont je m’étais montré partisan dès ma jeunesse, dont je m’étais même fait, pendant ma préture et pendant mon consulat, l’auxiliaire. » (traduction L.-A. Constans, 1950, CUF)

A.1.4. De la République à l’Empire : évolution de la valeur référentielle

A.2. La puissance de cités

A.3. La puissance de divinités

A.3.1. des dieux païens

A.3.2. du dieu chrétien transcendant

A.3.3. du dieu stoïcien immanent

A.4. La puissance d’entités naturelles

A.5. Emplois catégorématiques (par métonymie)

A.5.1. les instruments de la puissance

A.5.2. les détenteurs de la puissance

A.5.3. les résultats de la puissance

A.5.4. les lieux de la puissance

B.La puissance comme capacité intrinsèque d’effectuer une action déterminée

C.La puissance comme capacité de s’actualiser, comme potentialité (sens philosophique)

C.1. Chalcidius

C.2. Marius Victorinus

C.3. En mathématiques

1) Nous considérons que la valeur sémantique d’un lexème est déterminée par des éléments internes à la langue, comme le profil combinatoire du lexème, les relations d’antonymie et de synonymie avec les mots de son cotexte ou ses relations avec les autres mots de sa famille lexicale.
2) La valeur référentielle concerne la relation du lexème avec le monde extralinguistique, c’est-à-dire avec les types de référents qu’il peut avoir (la valeur référentielle se situe ainsi à un niveau d’analyse supérieur à la référence, qui concerne les occurrences particulières) ; une variation de la valeur référentielle ne s’accompagne pas nécessairement d’un changement de valeur sémantique.
3) J. HELLEGOUARC’H (1963 : 234 sqq.).
4) L’échelle évaluative concerne la qualité plus ou moins bonne de quelque chose sans considération d’ordre moral. Par exemple, fr. bon est marqué positivement ou orienté vers le haut sur l’échelle évaluative dans fr. Il avait parié sur un bon cheval, il était sûr de gagner.
5) L’échelle axiologique concerne les valeurs morales et va du mal au bien. Par exemple, fr. bon est marqué positivement ou orienté vers le haut sur l’échelle axiologique dans fr. Cet homme était naturellement bon.
6) Voir aussi Cic. Inu. II, 55, 166.
7) Verrès, par exemple, connu pour ses pillages et ses appropriations douteuses lorsqu’il était gouverneur de Sicile.
8) Voir aussi Cic. Caecin. 22 : periculosas hominum potentias (seule occurrence du lexème au pluriel chez Cicéron).
9) Voir aussi Cic. Caecin. 71 ; Rep. I, 68.