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inclutus, a, um


4.2 Description des emplois et de leur évolution: Exposé détaillé

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Inclutus est un terme monosémique « célèbre, illustre » et il qualifie celui qui a la gloire héroïque. Mais son originalité est de s’employer pour des situations et des genres bien éloignés de l’épopée.

A. « Illustre, glorieux », en parlant des héros épiques et tragiques, pour une notoriété manifeste et enracinée

La notoriété à laquelle réfère le terme présente toutes les caractéristiques de la gloire du fait qu’elle se nourrit de la qualité des mérites et de la reconnaissance du prestige, comme en :

  • Naev. Bell. Pun. 2, 25-26 (éd. Warm.) :
    dein pollens sagittis inclutus arquitenens
    sanctusque Delphis prognatus Pythius Apollo.
    « Ensuite, puissant par ses flèches, illustre archer, Apollon Pythien, né et honoré à Delphes. »1)

Elle a une authentique évidence et il n’est souvent pas nécessaire de rappeler les hauts faits autrement que par un mot, tel leti pour l’illustre Lucrèce :

  • Sil. 13, 821-822 :
    Ecce pudicitiae Latium decus, inclita leti
    fert frontem atque oculos terrae Lucretia fixos.
    « Voici pour sa vertu, l’honneur du Latium, celle qu’illustra son trépas, Lucrèce, tenant son front baissé et ses regards attachés à la terre. » (traduction P. Miniconi – G. Devallet, 1984, CUF).

Ce caractère manifeste se retrouve lorsque l’adjectif qualifie la gloire elle-même comme largement connue :

Ps. Sen. Herc. Oet. 1515-1517 :

Hanc tamen ad imos perferam laudem inclutam,

quod nulla pestis fudit Alciden palam

omnemque pestem uicit Alcides palam.

« J’emporterai pourtant au sein de leurs profondeurs tout l’éclat de cette gloire : au grand jour, aucun fléau n’a mis Alcide en déroute, au grand jour Alcide a triomphé de tous les fléaux. » (traduction F.-R. Chaumartin, 1999, CUF)2).

Inclutus réfère à un état de notoriété prestigieuse. Les contextes soulignent qu’il est une propriété reconnue du sujet, souvent ancrée dans une longue tradition et échappant à l’éventualité même d’une remise en cause.

On comprend alors que le mot apparaisse à l’intérieur de la trame de l’épopée ou de la tragédie, dans des situations bien particulières relevant de la valorisation solennelle ou de la dramatisation. Quelques exemples.

La gloire est souvent exprimée avec inclutus lorsque, dans une sorte de rivalité plus ou moins marquée, s’opère la dynamique de la valorisation pour faire reconnaître les mérites. Afin de célébrer comme il se doit la mémoire de son père et de son oncle lors des jeux funèbres en leur honneur, Scipion l’Africain est dans l’obligation de veiller personnellement au prestige des récompenses attribuées, dont il affirme l’importance avec force :

Sil. 16, 300-301 :

Praemia digna dabo, e Tyria spolia incluta praeda,

nec quisquam nostri discedet muneris expers .

« Je donnerai des récompenses à la hauteur des dépouilles illustres issues du butin fait à Tyr, et personne ne partira sans un présent de moi. »

Inclutus est aussi employé dans ces situations cruciales où l’évidence de la gloire représente un enjeu essentiel. Elle est une certitude à laquelle on se rattache face au danger comme pour en mesurer la gravité. née invoque le prestige de Mars quand il va affronter Turnus, parce que la défaite serait un échec terrible au terme du chemin parcouru :

Virg. En. 12, 179-180 :

[…] tuque inclute Mauors,

cuncta tuo qui bella, pater, sub numine torques.

« […] et toi, illustre Mars, ô père, qui fais sous ta puissance mouvoir toutes les guerres. » (traduction J. Perret, 1987, CUF).

Dans la tragédie, la gloire du personnage accentue le drame. Œdipe célèbre Laios comme inclutus pour déplorer encore plus vivement sa mort, renforçant ainsi l’ironie tragique :

Sen. Oed. 221-222 :

Et quis peremptor incluti regis fuit ?

Quem memoret ede Phoebus ut poenas luat .

« Et quel a été le meurtrier de l’illustre roi ? Dis celui que désigne Phébus pour qu’il subisse le châtiment. » (traduction F.-R. Chaumartin, 1999, CUF).

La gloire exprimée par inclutus s’impose à l’attention de tous et elle ne paraît pas devoir être remise en question, ce qui est un thème important de l’épopée. Toutefois, l’adjectif n’est pas utilisé par Lucain, sans doute parce que l’affrontement des guerres civiles est d’abord le fait des hommes et de leurs responsabilités individuelles sous l’effet du furor, sans rapport avec une tradition familiale et épique3))</sup>.

B. Emplois d’inclutus dans d’autres domaines

Dans d’autres domaines, l’adjectif a un usage assez différent de celui décrit jusqu’ici, mais une certaine continuité s’opère sur le plan des valeurs sémantiques et des connotations.

B.1. Inclutus chez Lucrèce

Lucrèce utilise trois fois le mot dans des invocations solennelles. Au début du chant 1, il imagine Vénus s’adressant à Mars (v. 39-40) :

  • Lucr. 1, 39-40 :
    […] suauis ex ore loquellas
    funde petens placidam Romanis, incluta, pacem.
    « […] répands de ta bouche de douces paroles, et demande, ô Glorieuse, pour les Romains, le calme de la paix. » (traduction A. Ernout, 1948, CUF)

Il n’est pas indifférent que l’adjectif de la gloire militaire héroïque, qui plus est au dactyle cinquième, soit appliqué à Vénus lorsqu’elle demande à Mars la paix, comme par un transfert : en effet, elle est l’image de la nature créatrice, de la volupté et de la béatitude, où réside la sagesse quand est recherchée au dehors la gloire militaire au prix des tourments, de la violence et de la mort. Le même adjectif célèbre picure, qui apporte cette sagesse (3, 10-13) :

Lucr. 3,10-13 :

[…] tuisque ex, inclute, chartis,

floriferis ut apes in saltibus omnia libant,

omnia nos itidem depascimur aurea dicta,

aurea, perpetua semper dignissima uita.

« […] c’est dans tes livres, ô maître glorieux, que semblables aux abeilles qui dans les prés fleuris vont partout butinant, nous allons nous aussi nous repaissant de ces paroles d’or, toutes d’or, les plus dignes qui furent jamais de la vie éternelle. » (traduction A. Ernout, 1948, CUF),

Et l’idée de prestige manifeste exprimée par inclutus se retrouve dans la comparaison avec le miel précieux, le travail des abeilles, l’éclat des paroles d’or et la pérennité de la vie éternelle. L’adjectif unit, en somme, en une même tonalité la déesse et le philosophe à la source de ce poème, à quoi s’ajoute le dédicataire (5, 8).

Les hommes et les dieux ou les choses qualifiés d’inclutus ont une dimension mythique dans l’épopée et la tragédie, ou bien héroïsée chez Lucrèce, mais le terme s’utilise aussi pour des situations ‘réalistes’, que montrent la comédie et la narration historique.

B.2. La parodie et le jeu des genres

Plaute joue des différences de style. La courtisane Acrotéleutie parle en termes fort élogieux de son client Pyrgopolynice, qu’il faut aborder tel un roi :

Pl. Mil. 1225 :

Per epistulam aut per nuntium quasi regem adiri eum aiunt.

« On dit qu’on s’adresse à lui par l’intermédiaire d’une lettre ou d’un messager comme à un roi. »

et l’esclave Palestrion renchérit envers son maître (v. 1227) :

  • Pl. Mil. 1227 :
    Vt tu inclitu ’s apud mulieres ! […]
    « Comme tu es illustre auprès des femmes ! »

en employant le terme propre à la gloire universelle des héros pour de prétendues conquêtes féminines. La distance souligne la vanité des grandes prétentions de celui qui est, justement, le miles gloriosus 4)

B.3. La célébration des mérites chez les historiens

Chez Tite-Live en particulier, inclutus qualifie généralement des hommes ou des choses dont la célébrité s’enracine dans une longue tradition et s’impose par la qualité évidente des mérites. Les constructions de la ville d’pidaure, sans intérêt véritable, s’opposent ainsi au temple d’Esculape par lequel elle est universellement connue, inclutam :

  • Liv. 45, 28, 3 : […]haud parem opibus Epidaurum, sed inclutam Aesculapi nobili templo quod […] tum donis diues erat, quae remediorum salutarium aegri mercedem sacrauerant deo.
    « […] pidaure qui, sans avoir une pareille opulence, doit sa gloire à l’illustre temple d’Esculape […] ; il était riche des offrandes que les malades, en paiement de remèdes salutaires, avaient consacrées au dieu. » (traduction P. Jal, 1990, CUF)
  • Mel. 2, 92 : […] urbes complexus et alias quidem, sed notissimas Valentiam et Saguntum illam, fide atque aerumnis inclutam .
    « […] il (le golf de Sucro) embrasse bien d’autres villes, mais les plus connues sont Valence et Sagonte, celle-ci célèbre pour sa fidélité et ses malheurs. » (traduction A. Silberman, 1988, CUF)

C. En latin tardif, se dit aussi de Dieu dans sa gloire et de ce qui revêt sa gloire

  • Vulg., Ps. 88, 8 : Deus inclitus in arcano sanctorum […].
    « Dieu est glorieux dans le conseil des Saints […]. »
  • Hier. Ep. 75, 2 : Erunt, inquit, sicut angeli, id est, similes angelorum : ergo homines esse non desinunt. Incliti quidem, et angelico splendore decorati, sed tamen homines […].
    « Ils seront, dit-il, comme les anges, c’est-à-dire semblables aux anges : donc ils ne cessent pas d’être hommes. Glorieux, il est vrai, et parés de la splendeur angélique ; hommes cependant […]. » (traduction J. Labourt, 1954, CUF)

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1) De même Ov. M. 8, 550 ; 9, 229 ; 12, 173 ; Sen. Ag. 918 ; Sil. 4, 495 ; 13, 30.
2) De même Liv. 6, 11, 2 ; Val.-Max. 1, pr., 1 ; Stat. Ach. 1, 775.
3) 3
4) De même Pl. Ps. 174 ; Pers. 251 ; Hor. S. 2,3, 197.