fēmĭna, -ae (f.)

(substantif)


5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

Fēmina semble immotivé en synchronie, dès le latin archaïque, et non construit en latin même ; son thème synchronique f ēmin- semble fonctionner comme un seul morphème, qui, en synchronie, n’est pas analysable en unités plus petites.

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques des auteurs latins

Les grammairiens latins rapprochent f ēmina, -ae, F. de femen, -inis, Nt. ou femur, -oris, Nt. Ainsi, selon Isidore de Séville :

  • Isid. Or. 11.2.241): femina a partibus femorum, ubi sexus species a uiro distinguitur. Alii a Graeca etymologia feminam ab ignea ui dictam putant quia uehementer concupiscit.
    « On dit femina (« femme ») d’après les parties des cuisses (femur), où l’aspect de son sexe la différencie de l’homme. D’autres, d’après une étymologie grecque, pensent que l’on dit femina à cause de la force du feu, parce que la femme a des désirs impétueux » (traduction M. Guérin).

Si le rapprochement entre femur « cuisse » et fēmina s’explique par l’identité de la séquence initiale [fem] des deux lexèmes, il est plus difficile de comprendre ce qui, dans la pensée d’Isidore ou de ceux qu’il cite, permet de lier fēmina et ignis « feu » ou uis « force ».

5.3. « Famille » synchronique du terme

Fēmĭnă est à l’origine de dérivés assez nombreux, appartenant à diverses parties du discours.

5.3.1. Adjectifs

- Fēmĭn-ĕus, -a, -um est le plus employé des adjectifs dérivés de fēmĭnă. Attesté à partir de l’époque classique (première occurrence en Cic. Carm. frg. 33.18), le terme est signalé par le TLL comme très poétique et exceptionnellement rare en prose. Il possède principalement deux emplois :

(1) « féminin », « de femme, des femmes » comme adjectif de sens relationnel, équivalant au génitif de sa base de suffixation, pour des situations précises :

  • Virg. En. 2, 487-488 :
    Penitusque cauae plangoribus aedes
    femineis ululant. […]
    « Du plus profond les pièces lointaines retentissent du cri lamentable des femmes » (traduction J. Perret, 1977, CUF).

2)« caractéristique des femmes (en mauvaise part) », c’est-à-dire « efféminé », « lâche », « faible »

  • Stat. Theb. 7, 677 :
    Ante tamen : “Quid femineis ululatibus, inquit,
    terrificas, moriture, uiros” ?
    « Mais auparavant : “Pourquoi donc ces hurlements de femme, dit-il, pourquoi terrifier ainsi les hommes quand tu vas mourir ?” ». (traduction R. Lesueur, 1991, CUF)

- Fēmĭn-īnus, -a, -um est beaucoup plus rare. La première occurrence (Titin. Com. 171, cité par Festus) date de l’époque archaïque (Titinius étant contemporain de Térence et étant l’auteur de comédies dont il ne reste que quelques fragments). Le terme n’acquiert une certaine fréquence qu’à partir de Pline l’Ancien, puis chez les auteurs chrétiens et les commentateurs tardifs. Il possède plusieurs emplois :

(1) « féminin », « de femme (humaine) » :

  • Titin. Com. 171 : feminina fabulare succrotilla uocula
    « parler d’une petite voix fluette de femme » (traduction M. Guérin)

(2) « féminin », « femelle » (qualifiant souvent les substantifs genus ou sexus) :

  • Plin. HN 24, 151 : Sed unum miraculum ingens : contacto genitali [herba ari] feminini sexus animal in perniciem agi.
    « Mais il y a une chose très étonnante : si on touche [avec la plante aris] les parties génitales d’un animal de sexe féminin, on le fait mourir » (traduction M. Guérin).

3) « de genre grammatical féminin », appliqué à un lexème :

  • Quint. Inst.1.5.54 : In eadem specie sunt, sed schemate carent, ut supra dixi, nomina feminina quibus mares utuntur, et neutralia quibus feminae.
    « Dans la même espèce, sans être des figures, se rencontrent des noms, comme je l’ai dit plus haut, qui sont féminins par la forme et s’appliquent à des êtres masculins, et des neutres, qui s’appliquent à des êtres féminins. » (traduction J. Cousin, 1975, CUF).

- Fēmĭn-īlis, -e , formé avec un suffixe –īlis 4))au sens de « féminin, de femme » a seulement quelques occurrences tardives ; il s’agit d’une création analogique sur son antonyme uir-īlis (sur uir « homme, être humain masculin ») ; la forme <feminile > est présentée par le grammairien Pompée (Vesiècle) comme neutre sans que, selon le TLL, on puisse lui attribuer une signification : il pourrait s’agir d’un e long et la base de dérivation serait alors fēmina ou bien d’un e bref sur une base de dérivation femen / femur « cuisse ».

- Effēmĭnā-tus, -a, -um est à l’origine le participe parfait passif du verbe effēminā-re (voir infra ). Il fut ensuite adjectivisé comme un adjectif qualificatif de sens gradable « efféminé », puisque sont attestés à la fois le comparatif effēminātior (V.-Max. 9, 3) et le superlatif effēminātissimus (Q. Cic. Fam. 16, 27).

5.3.2. Substantifs

- Fēmella, ae, F. est formé sur le thème fēmin- à l’aide du suffixe dit « diminutif » *-lo- au masculin, *-lā- ici au féminin (phonétiquement *… in-la donne ici …el-la par assimilation consonantique régressive à la frontière de syllabe). Il s’agit bien du terme qui donnera fr. femelle, mais il ne sera lexicalisé qu’au Moyen ge. Pour la période antique, le TLL ne relève qu’une seule occurrence, chez Catulle : le suffixe « diminutif » est ici un morphème5))de valeur connotative que l’auteur ajoute librement au thème fēmin- pour marquer ses sentiments, de mépris ou d’amusement badin, à l’égard de « petites femmes » :

  • Catul. Carm. 55, 6-7 :
    In Magni simul ambulatione
    Femellas omnes, amice, prendi.
    «Dans la promenade de Pompée le Grand j’ai arrêté en même temps, mon ami, toutes les filles » (traduction G. Lafaye, 1998, CUF).

- Fēmin-al, -ālis, Nt. « sexe de la femme » est formé sur le thème fēmin- avec le suffixe substantival neutre -al. Le terme est rare, attesté (d’après le TLL) uniquement chez Apulée, mais à plusieurs reprises :

  • Apul. M. 2.17 : […] in speciem Veneris quae marinos flucutus subit pulchre reformata, paulisper etiam glabellum feminal rosea palmula potius obumbrans de industria quam tegens uerecundia.
    « Photis m’apparaissait […] transfigurée sous les traits de Vénus quand elle émerge des flots marins et, comme elle, ombrageant d’une petite main rose la blancheur lisse de son sexe, plus par coquetterie que dans un geste de pudeur » (traduction P. Valette, 1989, CUF).

- Effēmĭnā-tĭō, -tiōnis, F. « fait d’amollir, d’affaiblir » est un substantif en –tiō déverbal, nom de procès bâti sur le thème d’infectum du verbe effēmināre (voir infra ). Il s’agit d’une création tardive : le terme n’est pas attesté avant Cornelius Fronto (grammairien du IIesiècle après J.C.) ; il reste très rare (moins de dix occurrences pour toute la latinité depuis ses origines jusqu’à 500 ap. J.-C.), et il est surtout utilisé par les auteurs chrétiens (Tertullien et Jérôme) :

  • Tert. Apol. 15, 3 : Ipsum quod imago dei uestri ignominiosum caput et famosum uestit, quod corpus impurum et ad istam artem effeminatione productum Mineruam aliquam uel Herculem repraesentat, nonne uiolatur maiestas et diuinitas constupratur plaudentibus uobis ?
    « Et l’image de votre dieu revêt une tête ignominieuse et infâme ; quand c’est un corps dressé à cet art par une vie efféminée qui représente une Minerve ou un Hercule, la majesté divine n’est-elle pas violée et la divinité n’est-elle pas souillée, au milieu de vos applaudissements ? » (traduction J.-P. Waltzing, 1929, CUF)

5.3.3. Verbes

- Effēmĭnā-re (-āui, -ātum) est un verbe dénominatif bâti sur fēmina. Il pourrait être, plus précisément, un verbe parasynthétique formé par l’ajout simultané du préverbe ex- et du morphème verbal -ā-, qui reprend ici le phonème final de la base de dérivation. On pourrait songer également à un préverbé en ex- sur fēminare, dénominatif de fēmina, mais le faible nombre des attestations du verbe fēminare fait pencher vers une formation parasynthétique (voir ci-dessous). Le terme est attesté à partir de Cicéron ; il est courant dans toute la latinité classique et très utilisé par les auteurs chrétiens. Il possède plusieurs emplois :

(1) « rendre délicat, amollir (souvent en mauvaise part), affaiblir, dépraver », littéralement « rendre (semblable à une) femme ». Le verbe s’applique à la fois aux hommes et aux choses, et est employé en ce sens durant toute la latinité :

  • Cic. Tusc. 1, 95 : Nam nunc quidem cogitationibus mollissimis effeminamur, ut, si ante mors aduentet quam Chaldaeorum promissa consecuti sumus, spoliati magnis quibusdam bonis inlusi destitutique uideamur.
    « Car, pour le moment, nous nous laissons efféminer par les idées les plus lâches, au point que si la mort venait à nous frapper avant que ne se réalisent les promesses des Chaldéens, nous nous croirions dépouillés de biens d’une importance considérable, joués et dupés » (traduction J. Humbert, 1931, CUF).
  • Quint. Inst. 8, prooem. 20 : Similiter illa translucida et uersicolor quorundam elocutio res ipsas effeminat, quae illo uerborum habitu uestiantur.
    « Il en est ainsi pour le style translucide et chatoyant de certains orateurs, dont il effémine les idées qu’il revêt d’une telle pompe verbale » (traduction J. Cousin, 1978, CUF).

(2) « rendre femme en ôtant (concrètement) la virilité, émasculer » : cet emploi, plus tardif, est attesté uniquement à partir de Lactance.

  • Lact. Epit. 8, 6 : Mater ipsa post fugam et obitum uiri cum in Phrygia moraretur, uidua et anus formosum adulescentem in deliciis habuit et qui fidem non praestiterat, ademptis genitalibus effeminauit.
    « La Mère des dieux elle-même, après la fuite et la mort de son mari, demeurait en Phrygie, quand, déjà veuve et avancée en âge, elle fit ses délices d’un beau jeune homme et, parce qu’il ne lui était pas resté fidèle, elle lui ôta les parties sexuelles et en fit une femme. » (traduction M. Perrin, 1987, Sources Chrétiennes)

- Fēmĭnā-re (-āui, -ātum) est un verbe dénominatif bâti sur fēmina par ajout du morphème verbal en ā, qui conserve ici le phonème final de la base de dérivation. Le lexème n’a que quelques occurrences, qui permettent de distinguer deux significations :

(1) le même sens qu’effēminare « modifier en conférant des caractéristiques propres aux femmes (lâcheté, faiblesse) », d’où « dépraver ». On en trouve une occurrence unique chez Cicéron6)(carm. frg. 33, 27 : sic feminata uirtus), et une autre beaucoup plus tardive chez Diomède, grammairien du IVesiècle ap. J.-C. (GLK I 471, 11). (2) un sens douteux, peut-être « se masturber »7), d’après une occurrence trouvée chez Caelius Aurelianus, médecin du Vesiècle ap. J.-C. :

  • Cael.-Aur. Chron. 4, 9, 133 : nemo […] pruriens corpus feminando correxit.
    « Il n’y a personne qui, éprouvant des démangeaisons, ait réussi à guérir son corps en se masturbant. » (traduction M. Guérin)

5.3.4 Adverbes

- Effēmĭnāt-ē « de manière molle, efféminée » est un adverbe construit par l’ajout du morphème (suffixe) adverbial –ē sur le thème de l’ancien participe parfait passif devenu adjectif effēmĭnātus, -a, -um). Le lexème est attesté à partir de Cicéron :

  • Cic. Off. 1, 14 : […] ne quid indecore effeminateue faciat [natura].
    « […] afin que la nature ne fasse rien de manière déshonorante ou molle. » (traduction M. Guérin)

Cet adverbe s’oppose pour le sens à uiriliter, l’antonymie des deux adverbes effeminate vs uiriliter étant parallèle à celle des deux substantifs fēmina vs uir :

  • Val.-Max.2.7.9 : Id egit Piso ut […] amarum lucis usum experirentur mortemque, quam effeminate timuerant, uiriliter optarent.
    « Pison a réussi ainsi à les obliger à trouver amère la lumière dont ils jouissaient encore et à souhaiter la mort, qu’ils avaient redoutée comme des femmes, pour redevenir des hommes » (traduction R. Combès, 1995, CUF).

- Fēmĭn-īnē « au genre féminin » (sens grammatical) est un adverbe –ē bâti sur le thème fēmĭnīn- de l’adjectif fēmĭn-īnus, -a, -um, dérivé en -īnus sur fēmĭn a. Le lexème est tardif, attesté à partir de Festus (IIesiècle ap. J.-C.) :

  • Festus apud P.F. 296,26-27 L : Amnem autem feminine antiqui enuntiabant.
    « Les Anciens utilisaient le mot amnis “fleuve” au genre féminin. »

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes.

Le lexème fēmina, dont la polysémie est réduite, entretient peu de relations de synonymie avec d’autres lexèmes. On peut toutefois citer comme son para-synonyme le terme mulier, -eris, F., avec lequel il partage la signification « femme ». La synonymie, cependant, n’est que partielle. En effet mulier, comme fr. femme, signifie à la fois « être humain de sexe féminin » (opposé à « homme », lat. uir) et « être humain de sexe féminin adulte » (opposé à « petite fille » ou « jeune fille », lat. puella 8)); au contraire, fēmina ne traduit fr. femme que lorsque ce dernier peut être paraphrasé par «être humain de sexe féminin» : le sème /adulte/ n’est jamais présent dans fēmina 9)Autrement dit, si l’on fait entrer fēmina et mulier dans des systèmes d’opposition afin de mieux délimiter leurs significations respectives, on obtient :

- mulieruir ET fēminauir La signification « être humain de sexe féminin » est commune aux deux lexèmes. - mulierpuella MAIS NON fēminapuella La signification « être humain de sexe féminin adulte » est propre à mulier.

- fēminamas MAIS NON muliermas La signification « être vivant de sexe féminin » est propre à fēmina.

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1) 1
2) Probablement avec i long, puisqu’il s’agit du suffixe adjectival désubstantival et non du suffixe déverbal en i bref (voir la 3ème partie) ; un i bref est donné par le Dictionnaire latin-français de F. Gaffiot ainsi que par le Grand Gaffiot
3) Pour la distinction entre suffixe morphologique et suffixe morphématique, voir < html> < < /a> < /html>.
4) 2
5) 3
6) Puisqu’il s’agit d’un passage poétique, on pourrait songer à une dé-préverbation.
7) Sens fourni par le Dictionnaire Latin-Français de F. Gaffiot, qui cite cette occurrence ; le TLL ne donne aucune périphrase ou synonyme, et indique simplement dubia notione
8) Il convient d’être particulièrement prudent en maniant le terme fr. femme mulier et lat. femina mulier épouse ), sens qu’il ne partage, à l’époque classique, ni avec lat. mulier ni avec lat. femina , mais que mulier acquerra à l’époque tardive.
9) Voir < html> < < /a> < /html>.